15 NOVEMBRE 1908.
LA NOUVELLE
EVUE FRANÇAISE
SOMMAIRE :
Avertissement.
MICHEL ARNAULD : Jeanne d'Arc et les Pingouins. CHARLES-LOUIS PHILIPPE : Sur les maladies,
MARCEL BOULENGER : En regardant Chevaucher d’Annunzio. JEAN SCHLUMBERGER : Sur les bords du Styx.
T. E. LASCARIS : Les jardins d’Ihrain.
LES ROMANS: Mariage de demain, Le Vaisseau des Caresses, Miguette de Cante-Cigale, La Petite Chiquette, La Montée, L’idylle de Marie Biré, par Jean Viollis.
LA POÉSIE : Le Valet de cœur, Les Sèves originaires, La Divinité Quotidienne par Jean Schlumberger.
LITTÉRATURE : Muses et Bourgeoises de Jadis, La Journée d'Arles, par André Ruyters.
CHRONIQUE ITALIENNE : par Francesco Coppola.
LES REVUES : par Léon Bocquet.
ECHOS.
26, RUE HENRI MONNIER, 26 PARIS
Le numéro : 25 centimes, nel.
à l'étranger : | franc.
LA NOUVELLE
REVUE -FRANÇAEPSE
DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE 26, RUE HENRI MONNIER, PARIS.
FONDATEURS ET COMITÉ DE RÉDACTION. — MM. Michel Arnauld, Facques Copeau, Edouard Ducôté, Dumont-Wilden, André Gide, Marc Lafargue, Eugène Montfort, Charles-Louis Philippe, Louis Rouart, André Ruyters, Fean Schlumberger, Fean Viollis.
COLLABORATEURS. — MM. Louis Bertrand, Binet-Valmer, Léon Boc- quet, Marcel Boulenger, Saint Georges de Bouhélier, Fules Bertaut, Paul Claudel, Louis Codet, Emile Despax, Emmanuel Delbousquet, Fean Dominique Georges Delaw, Henri Ghéon, Charles-Henri Hirsch, Edmond faloux, Tristan Klingsor, Gérard d'Houville, T.E. Lascaris, Marius-Ary Leblond, Maurice Le Blond, Pierre Leguay, Maurice Magre, Comtesse de Noailles, René Puaux, Edmond Pilon, Henri Vandeputte, Pierre Villetard, etc.
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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE entend conserver une entière indépen- dance vis-à-vis des doctrines et des personnes. Chaque collaborateur aura la liberté d'y exprimer son opinion, quelle qu’elle soit. Par suite de cette liberté sans restriction, tout rédacteur doit être considéré comme seul responsable de ce qu’il énonce et comme n’engageant strictement que lui-même.
A la NOUVELLE REVUE FRANÇAISE tout sera signé, tout aura un auteur responsable. On ne prendra ni masque particulier, ni pseudonyme collectif. La NOUVELLE REVUE FRANÇAISE désire apporter un reflet direct et tres vivant de ce que pense la génération nouvelle. Pour être exacte et complète, il est nécessaire qu’elle accepte même des divergences d'opinion quandil s’en produit. On rencontrera ici une liberté de discussion absolue.
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE paraitra le 15 de chaque mois. On trouvera dans chaque numéro des articles d'actualité 1littéraire et des étu- des, des poêmes et des nouvelles. En outre, la nouvelle production française en littérature, en musique, en art, y sera analysée avec soin, et des corres- pondants au dehors se chargeront de suivre pour la revue les plus inté- ressantes tentatives étrangères nouvelles.
Voici comment sont distribuées nos chroniques : Notices : André Gide; le Roman: Jean Viollis, Eugène Montfort; la Poésie: Jean Schlumberger: Littérature: André Ruyters; Philosophie : Michel Arnauld; Théâtre: Jacques Copeau; Musique: Vuillermoz; les Derniers venus: (prose) Pierre Leguay; (poësie) Louis Mandin; les Revues : Léon Bocquet; Chronique Allemande : Franz Blei, Emil von Gebsattel; Chronique Italienne: Francesco Coppola, (159,Quattro Fontane, Roma)
Enfin des Marges auxquelles contribueront tous nos collaborateurs et qui, au hasard des lectures et des rencontres, toucheront tous les sujets susceptibles d’intéresser nos lecteurs, achèveront de donner à la revue la physionomie vivante et animée que nous lui désirons.
Abonnement d’un an: 8 francs. Etranger : 10 francs. Abonnement de luxe sur papier Japon : 20 francs.
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ES écrivains que réunit aujourd’hui “la Nouvelle Revue Française” appartiennent à la généra- fon qui dans la chronologie Üttéraire suivit
immédiatement le symbolisme.
Les revues qu'ils avaient inspirées ou dirigées ont disparu. Malgré l'accueil qu'ils trouvent dans des revues aînées, ils en désirent une où ils se sentent com- plètement libres et chez eux.
En rapprochant les énergies précédemment éparses des romanciers et des poètes ayant débuté depuis dix ou douze ans, c'est l'espoir des fondateurs de cette revue qu’ils aideront à se dégager plus tôt, tant à leurs propres yeux qu'à ceux de la critique, l'apport nouveau qui doit distinguer les écrivains d'aujourd'hui de ceux d'hier.
Si cette revue, on le voit, n’est pas précisément une revue de jones Diche 26 est pas moins une jeune revue dès à présent ouverte à la génération qui s'élève.
15 Novembre 1908
JEANNE D’ARC ET LES PINGOUINS.
Donc, M. Anatole France s’est consacré pour un temps à l’histoire : après l’histoire de Jeanne d'Arc, celle des Pingouins. Il se peut qu'avec une bonne part de son public, l’auteur préfère la seconde, l’histoire imaginaire, comme plus conforme à ses talents. Si je préfère Jeanne d'Arc, ce n’est pas seulement parce que le sujet est plus beau ; c'est surtout parce que l’auteur s’y est senti moins à l'aise, et s’y est moins donné toutes ses aises. Sans se guinder ni se contrefaire, encore a-t-il fallu qu’il s’appliquât, qu'il déployât tour à tour sa force entière et sa délicatesse, qu'il refusât enfin de se complaire à ces gentillesses, à ces malices un peu faciles, qui ne sont pas le meilleur de son esprit.
Je n'aime pas qu’on loue cette Jeanne d’Arc sur un ton de simple politesse; car elle vaut bien qu'on l’admire. C’est une œuvre de longue patience, et c’est en même temps une œuvre d'amour, sinon du plus haut amour. Qu'on n’affecte donc point d’y voir le divertissement d’un
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romancier érudit, collectionneur et chartiste, qui se repose, en prenant des fiches, du labeur d'ima- giner. Le mérite n’était pas tant d’assembler une telle information, que de la dominer en maître et d'y faire circuler la vie. Au lieu de s'attacher aux accessoires, aux à-côtés les plus exquis : décor, paysages, légendes des saints, les historiens de- vraient apprécier ce qui dans ce livre leur offre un modèle: avant tout, cette distribution lucide du sujet, qui rend le moindre fait intéressant par son rapport avec l’ensemble, — ensuite l'effort d'intelligence qui explique, par l'esprit du temps, le miracle de la Pucelle, sans lui enlever tout son prestige. On peut, je le sais, disputer là-dessus ; pourtant, si l'exemple des voyants et des voyantes cités par l’auteur éclaire le cas de Jeanne d'Arc, c'est par différence plus que par ressemblance : ces inspirés sont médiocres; Jeanne seule est héroïque; les croyants qui s’indignent de tels rapprochements marquent trop l'incertitude et la faiblesse de leur foi. Mais je leur abandonne volontiers d’autres défauts : d’abord, cette manie de chercher, derrière les plus simples mots de Jeanne, les directions d’un moine ou d’un curé; puis la composition du second volume, si savam- ment calculée pour que l'impression dominante, le moment pathétique du procès, soit la rétraction de l'héroïne, et son amère désillusion. De plus, au chapitre où la mère du régent examine la pré-
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tendue sorcière et constate sa virginité, l’auteur croit bon d'associer, à l’indiscrétion de Bedford, et lui-même et ses lecteurs. Il y a là deux lignes bien fâcheuses. On ne les passerait point à un historien de métier à qui manque pourtant tout prétexte meilleur d’avouer ses curiosités intimes ; mais M. France peut ailleurs, à son gré, faire parler chèvre-pieds ou faunes en habit noir; il avait ici une belle occasion de nous faire oublier Voltaire...
“,..Jacquot le Philosophe composa une sorte de récit moral dans lequel il représentait d’une façon comique et forte les actions diverses des hommes, et il y mêla plusieurs traits de l’histoire
de son propre pays. Quelques personnes lui _ demandèrent pourquoi il avait écrit cette histoire contrefaite, et quel avantage, selon lui, en recueil- lerait sa patrie.
— Un très grand, répondit le philosophe. Lors- qu'ils verront leurs actions ainsi travesties et dépouillées de tout ce qui les flattait, les Pin- gouins en jugeront mieux, et, peut-être, en deviendront-ils plus sages. ?”
Inscrites dans la Préface de l'Histoire des Pin- gouins, ces lignes indiquent bien l'intention du Jivre. Voltaire ici reparait, parfaitement à sa place. Attendons-nous à voir les sottises des hommes exposées et déguisées à peu près comme dans ses
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romans, de Zadig à Candide et de Micromégas à l'Ingénu ; et ne nous étonnons point si la thèse qui s’en dégage est le scepticismecyniqueettolérant du Dictionnaire Phulosophique, joint à la doctrine historique de l’Essai sur les Maurs, qui se plait à rendre compte des grands effets par les petites causes. Aussi bien, malgré ses grâces toutes modernes, tenions-nous dès longtemps M. France pour l’authentique petit-fils de Voltaire. Mais cette fois, il suit vraiment son grand-père d’un peu trop près; à cette sagesse un peu maigre, il n’ajoute plus les nuances de Renan, ni l'expérience, ni les réflexions que tout de même, depuis Vol- taire, deux siècles nous ont apportées.
Sans doute l'écrivain du Puits de Sainte Claire, l’ancien amateur de pieuses légendes, s'entend à parer d’une charme naïf les errances de saint Maël, et le baptême des Pingouins. Mais quand l’assem- blée des saints et des anges discute la validité de ce sacrement, les anecdotes érudites relèvent mal un fonds de raillerie vieillot et désuet ;
“ Je vois d’un même regard, dit le Seigneur, les problèmes actuels, qui sont difficiles, etles problèmes futurs, qui ne le seront point moins. Ainsi, je puis vous annoncer qu'après que le soleil aura tourné encore deux cent quarante fois autour de la terre.
— Sublime langage ! s’écrièrent les anges.
— Et digne du créateur du monde, répondirent les pontifes.
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— C'est, reprit le Seigneur, une façon de dire en rapport avec ma vieille cosmogonie et dont je ne me déferai pas sans qu’il en coûte à mon immutabilité..…
Il convient, dira-t-il plus loin, que ma prescience n’entreprenne pas sur leur libre arbitre. Afin de ne point porter atteinte À la liberté humaine, j'ignore ce que je sais, j'épaissis sur mes yeux les voiles que j'ai percés, et dans mon aveugle clair- voyance, je me laisse surprendre par ce que j'ai prevu,
C’est toujours drôle, j’en conviens... Mais com- bien ces moqueries manquent d’urgence ! Ceux qu'elles atteindraient savent depuis longtemps qu'on se damne à lire M. France. Il n’espère point les choquer; il écrit pour d’autres, qu'il flatte, et du même coup se flatte lui-même : comme si les mêmes procédés ne convenaient pas aussi bien pour discréditer des illogismes plus en faveur, auxquels il est plus indulgent !
Comment une Pingouine, ni plus belle ni plus laide que les autres, eut pour les Pingouins des attraits nouveaux, sitôt qu’elle fut habillée, c’est ce qu’au besoin M. Nozière eût raconté, exacte- ment à la façon de son maître. La griffe du maître paraît mieux dans le joli raisonnement d’un Pingouin contre l'impôt proportionnel : “Ce que commande l'intérêt public, ê mon père, ce qu’il exige, c’est de ne pas beaucoup demander à ceux
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qui possèdent beaucoup, car alors les riches seraient moins riches et les pauvres plus pauvres. Les pauvres vivent du bien des riches ; c'est pour- quoi ce bien est sacré...” — Des pages de M. France sur les peintres primitifs des Pingouins, je me garderai de conclure qu’il ne sache pas, comme un autre, ou mieux qu’un autre, admirer un bel Angelico ; son ironique éloge du maître Margari- tone d’Arezzo n’est qu’une juste revanche contre les irritantes sottises de Ruskin, contre son obstination à méconnaître ce que la Renaissance a produit de plus libre et plus sain. Mais dans la chronique des rois conquérants et des reines galantes, on cherche en vain un détail qui ne soit vulgaire et prévu. L'histoire vraie est plus élo- quente; c’est pour l'invention un triste emploi que de simplifier, d’appauvrir les motifs des actions humaines, au lieu de nous en rendre la richesse et la complication plus transparentes. Est- il un esprit assez peu délié pour sourire au conte insipide du Dragon d’Alca ? Si le mystère du Dragon et de la Vierge appelle plutôt la manière naïve de Jacques de Voragine ou de Carpaccio, on peut aussi s’en jouer joliment comme a fait l’Arioste, ou notre Laforgue en son Ærdromède. Mais l’idée d'un miracle menteur, d’une imposture féminine, guerrière ou sacerdotale, cette idée-là n’amuse plus personne; elle est usée depuis Voltaire; on ne la met plus même en musique, sur la scène des Variétés.
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Pour les temps modernes, l'Histoire des Pingouins devient franchement un roman à clef; l'esprit d’allusion y règne sans partage, cet esprit de tout repos, le plus facile à saisir, à goûter. Il n’est lecteur de la Lanterne ou du Rappel qui ne se puisse délecter sans peine à reconnaître Boulanger, dans l’émiral Chatillon, Galiffet dans le vice-émiral Volcanmoule, le duc d'Orléans dans le prince Crucho, le père Du Lac dans le P. Agaric, et, dans le P. Cornemuse, tous les chartreux... — à poursuivre la transcription, je craindrais de vous en Ôter le plaisir. Après tout, le Boulangisme se prête bien à cette façon de comique; mais je me refuse énergiquement à retrouver l’Affaire Dreyfus dans l’Affaire des Quatre-vingt mille bottes de foin : Je m’y refuse, en dépit de maints détails qui frap- pent juste. Je m’y refuse, en bon dreyfusard; je m'y refuse, parce qu'il ne reste plus rien d’un drame qui fut vraiment tragique, dès qu'on le travestit en une comédie d’un grotesque très apparent. “Cotés et paraphés, les dossiers se trouvèrent au nombre de quatorze millions six cent vingt six mille trois cent douze... Le juge y trouva des prospectus de magasins de nou- veautés, des journaux, des gravures de modes, des sacs d’épiciers, de vieilles correspondances com- merciales, des cahiers d’écoliers, des toiles d’em- ballage, du papier de verre pour frotter les parquets, des cartes à jouer, des épures, six mille
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exemplaires de la Cef des Songes, maïs pas un seul document où il fut question de Pyrot...” Du grossissement matériel résulte un rapetissement moral. Si l'affaire Pyrot eût été si claire, le beau mérite que d’y bien choisir son parti! L'auteur s’échauffe contre “ces cafards qui, de peur des coups, se tenaient à distance égale des deux camps ;.... pleutres hypocrites qui proposaient des compromis entre le juste et l’injuste, offensant ainsi le juste dans ses droits et l’injuste dans son courage. ” Mais il leur fournit une excuse rétros- pective, en décrivant cette lutte ainsi qu’un com- bat de fourmis. Si les Pingouins, comme je suppose, redoutent les émotions fortes, s'ils aiment rire où il sierait de s’indigner, l’histoire des Pingouins par France est plutôt une histoire de France pour les Pingouins.
Et qu'on ne dise pas: “C'est le même tour d'esprit qui vous charmait dans les quatre volumes de l'Histoire contemporaine.” Non, ce n’était pas du tout même chose! En pleine bataille il était beau de voir, comme dans l’A{nneau d’ Améthyste, le crime ou la sottise appelés doucement par leurs noms ; il était beau qu’un homme sût allier, au parti-pris le plus ferme, assez de mesure et de finesse pour démêler à travers les grands gestes, les grands mots, les grands spectacles publics, — tout ce qui ne S’affichait point au jour: les petits motifs individuels, les préjugés, les intérêts, l'éternel jeu
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des caractères et des mœurs. Plus que l’allusion, ce qui nous plaisait, c'était la vérité de l'analyse ; on y goûtait une joie plus noble qu’à coller, sous la figure de Colomban, le nom d'Emile Zola, celui de Brisson sous la barbe de La Trinité et celui de Mercier sur le crâne du général Grea- tauk, duc de Skull. — D'ailleurs, le livre VII montre mieux encore les dangers d’une Histoire à Clefs : Faute de connaître assez la chronique des grands mariages républicains, je ne saurais dire qui est la belle Madame Cérès, qui, le ministre son époux, qui, le ministre son amant ; dès lors, une curiosité dont je suis peu fier s’avouant déçue, je cherche en vain où me prendre dans ce petit roman banal.
L'Histoire sans fin, qui clôt le livre sur une vision des temps futurs, ne pêche point par excès d’optimisme. Pour cela seul, je l’aime mieux que cet autre livre : Swr la pierre blanche ; mais je ne puis trouver qu'il égale l'Histoire des Temps à Venir, de Wells, ni l'Histoire de quatre ans, de Daniel Halévy. C’est souvent la marque d’une mauvaise foi critique, de juger par comparaisons ; mais non pas quand l’œuvre même y engage. L'Histoire des Pingouins est de telle nature qu'elle impose souvent, sans y gagner jamais, un parallèle avec d’autres écrivains, quand ce n'est pas avec l’auteur lui-même.
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Et cependant, il reste un maître du langage ; qui n’a pas lu Jeanne d’Arc ignore avec quelle aisance, quelle absence de pédantisme, une phrase toute moderne peut s’orner d’archaïsmes savou- reux. Au défaut de cette parure, le style des Pingouins a toutes les qualités de la prose la plus purement française. Pas une affectation, pas une gaucherie, pas une erreur ; la souplesse, la sûreté, la variété de la syntaxe ne le cèdent qu’à l’infail- lible et merveilleuse propriété des mots. Ce style porte partout sa lumière implacable, et là même où la pensée s’accommoderait mieux d’une ombre propice. Voilà donc un écrivain qui ne sait pas dissimuler ; serrez-le de près, il ne se dérobera point, comme la seiche, dans un épais nuage d’en- cre. Et si parfois il vous plaît moins, vous verrez nettement comment et pourquoi. Je vois fort bien, par exemple, que ma mauvaise humeur devant son dernier livre ne tient pas simplement à des scru- pules d’art. Pourtant je n’ai pas envie de lui répéter les conseils qu’il dit avoir reçu d’un membre de l’Académie des Sciences morales: “Si vous voulez que votre livre soit bien accueilli, ne négligez aucune occasion d'y exalter les vertus sur lesquel- les reposent les sociétés : le dévouement à la richesse, les sentiments pieux, et spécialement la résignation du pauvre, qui est le fondement de l’ordre. Affirmez, Monsieur, que les origines de la propriété, de la noblesse, de la gendarmerie,
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seront traitées dans votre histoire avec tout le respect que méritent ces institutions. ” Non, son incroyance ne me choquerait point, s’il l’étalait avec une fierté moins satisfaite ; je passerais sur tout ce qu'il nie et sur tout ce qu'il dévoile, si du moins, dans le naufrage des vérités, surnageaient plus visiblement ces valeurs absurdes et solides aux- quelles toute volonté forte s’accroche les yeux fermés. Mais M. France ne réclame aucun soutien sur le gouffre ; c’est assez de son talent pour le sauver. Îlen va de ce très libre esprit comme de lesprit plus libre encore qu'est M. Remy de Gourmont : Chez tous deux, quelle absence d’an- goisses |! combien aisément ils rejettent toute idée, tout sentiment dont ils n’ont pas besoin pour vivre |! comme le vide qu'ils creusent prend tout justement la forme favorable à leur repos ? La sagesse de M. France doit être une compagne exquise au coin du feu, parmi les objets d’art et les beaux livres, et délicieuse aussi pour le voyage, en quatre-vingt chevaux ou en sleeping-car. Il lui manque un peu de rudesse naïve pour affronter le soleil, la tempête, le travail et le combat. Aussi bien ne suit-elle pas M. France quand il va parler aux foules : elle cède alors sa place à sa parente pauvre, — une sagesse plus peuple, aux idées plus courtes, mais riche d’un sang plus jeune et plus chaud.
MICHEL ARNAULD.
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SUR LES MALADIES. A Elie Faure.
Fe suis tout heureux encore. Ça allait si bien : j'étais malade !
La nuit, quand je ne dormais pas, j'étais malade. Peut- être ne suffit-il pas de dire que c’est moi qui élais malade. Plusieurs sentiments qu'au fond de moi-même j'avais oubliés apparaissaient l’un après l'autre et semblaient se rassembler pour être malades. Ÿ ai eu des relations intimes avec mon front, avec mes bronches, avec mon dos et avec ces quatre membres que dans la vie quotidienne, j'utilisais sans remarquer assez qu'ils m'obéissaient avec déférence. Des organes mystérieux, auxquels jamais je n'avais pensé, apparaïssaient l’un après l’autre, ne voulaient plus maban- donner, et chacun d'eux me faisait la surprise d’être malade à mes côlés. Fe me suis beaucoup agrandi, lout un peuple maccompagnait dans mon lit.
Saimais la fièvre qui me parcourait tout entier. Fe vous assure que mon corps fut un pays tout neuf, dans lequel la fièvre découvrant de vastes territoires les utilisait avec intelligence, les colonisait par endroits et me donnait le sentiment de ma richesse et de mon étendue. Il m’arriva blusieurs aventures. Parfois, au moment où j'y pensais le moins, dans un lieu inconnu, quelque douleur se présentait
SUR LES MALADIES I5
soudain pour que j'eusse à la connaître. Ÿ’élais tout d’abord un enfant devant elle et je sortais sans honte quelqu'un de ces cris qu'un sentiment de dignité nous empêche de pousser dès que nous avons dépassé l’âge de douze ans. Fe retrouvais en moi le cher petit garçon qu'autrefois j'avais été. Un peu plus tard, je devenais quelqu'un de très grand : c'était à lun de ces instants où l’on s'aperçoit qu'il est inutile de se plaindre, que la souffrance est venue et qu’il n’y a qu’à la recevoir. Fe fus comparable à ces héros qui ont affronté les grandes forces de la nature, qui ont vu tout ce que l’homme peut voir et qui ne sont pas morts. F’ai beaucoup vécu.
Mes jours valaient mieux encore que mes nuits. Te n'avais plus à m'inquiéler parce que je ne dormais pas, et d'avoir rejeté ces heures nocturnes un peu épaisses qui, dans ma lêle, prenaient une part de la place que j'eusse voulu réserver à des pensées conscientes, je me sentais très jeune, je me sentais très fort, je me sentais vainqueur. Quelle joie était alors la mienne! Fe me porlais mieux que quand je me portais bien. Les premières minutes qui passaient sur moi passaient sur un homme guéri, elles élaient blanches, elles étaient vives, j'ai su alors ce que c’est que le jour.
Te n'avais pas, comme au temps de ma bonne santé, à me prendre avec lui pour le façonner à ma guise, pour en faire l'un de ces milliers de jours d'une vie sans défaillance et qui ne contiennent que les lourdes besognes dont on les emplit. Le jour était le jour. Avoir eu la fièvre me faisait éprouver un grand bonheur à ne plus avoir la fièvre. Là où elle avait régné, un vide délicieux, une vacance exquise, l'absence merveilleuse d'un sentiment de la douleur qui,
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alors, m'eût encombré.… je mapprétais déjà à recevoir je ne sais quoi de bon, je ne sais quoi de frais qu’une main bienfaisante eñt versée dans ma poitrine toute neuve. Et c'est le jour que je recevais ! Ÿ'ai eu un ami de plus.
Il entrait sans violence, il savait s'arrêler où il le fau, et lorsqu’en silence vers lui je tendais ma face, il ne S'em- parait d'abord que de mon front pour en chasser la nuit. Il avait grand peur de me faire du mal. C’est un peu plus lard, avec bien des précautions, comme après m'avoir pressenti, qu’il était là, dans la chambre, qw'il s'avançail de mon côté et qu’il se permettait d'être l'un des jours de la vie d'ici bas. Que le jour est puissant ! Il faisait jour jusque dans mon lit, et mon corps auparavant couché dans je ne sais quel monde, mon corps comme une île dans une mer limoneuse, devenait à la suite d'un grand miracle un corps tout clair et tout blanc qui flottait dans une eau transpa- rente. F’élais élendu en plein milieu du jour. Il était bon d'avoir élé malade. Du fond de moi-même, tout ce peuple atni dont j'ai parlé, et qui dans ma faiblesse m'accom- pagnait, lout un peuple blessé se soulevait dans la douceur pour la goûter. F'ai trouvé pour mes bras, j'ai trouvé pour mes jambes des poses exquises, et mes deux épaules en bas de mon oreiller étaient-elles portées par mon lit, étaient- elles portées par quelque vertu que possédait le jour ? F'eusse pu dire, en les comprenant, des mots que l’on ne comprendra pas : mes épaules étaient claires. Te ne sais pas ce qu’alors j'ai respiré. Ce n’est pas l'air qui entrait dans mes poumons, c'était je ne sais quelle grâce que Jj'accueillais avec reconnaissance, je ne sais quel sentiment
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si fin qu'il me semblait être l’un des hommes les plus délicats de mon temps. Il n’eñt pas fallu dire que j'étais guéri : c'était quelque chose de plus beau. Tout ce qui en mot avait été malade se gardait encore de la bonne santé, on eût pu croire que lous mes organes avaient pris une transparence singulière et n'avaient dans la vie d'autre rôle à remplir que celui d’être traversés par sa lumière. Mon âme, comme un pasteur au milieu d'un troupeau docile, le menait paître la prairie merveilleuse du matin dans lequel de belles minuies, balancées par un souffie léger, élaient ma délicieuse nourriture.
L'après-midi venait après le matin pour continuer le jour, et le faisait durer assez longtemps pour que je pusse men rassasier. À quatre heures, à cinq heures, je n’en étais pas encore lassé, et j'ai su ce que seuls ont su les saints qui, longtemps ont pratiqué le bien, c’est que la bonté est tou- jours nouvelle, qu’elle nous élonne et nous charme sans cesse et que nous sommes faits pour elle puisque jamais notre cœur n'en est fatigué. La nuit tombait, j'attendais alors le lendemain, il me semblait qu’il dût m'apporter de quoi me rendre plus heureux et meilleur.
F'ai dépeint, comme je lPai pu, l’un des jours de ma maladie. Peut-être y en eut-il que je préférai, ceux, où commençant à me lever, je faisais mes premiers pas en portant avec moi toute la faiblesse d’un corps délicieux et habité par des douleurs si douces que je me penchais sur elles, de crainte qw’elles ne vinssent à m'abandonner si je ne leur prétais pas assez d'attention. Ÿ’étais le roi d'un
royaume d'enfants innocents el qui, répondant avec con- B
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fiance à ma bonté, me donnaient confiance dans la bonté des choses. Fe croyais que la vie comime moi élait un royaume d'enfants parmi lesquels j'étais le plus fragile et j'allais étre le plus gâté. Fe ne me génais plus avec elle, je ne me donnais même pas la peine de chercher dans ma lêle les pensées grâce auxquelles jusqu'ici j'avais élé mot- même ; je lui laissais le soin de former à sa guise, avec tout ce qu’elle pourrait trouver dans mon âme et dans mon corps, une créature admirable qui serait destinée à goûter ses bienfaits.
Voici. F’ai dit tout ce que j'avais à dire; j'ai exprimé simplement, sans exagération, en m’efforçant de ne pas répandre sur mes phrases ces couleurs brillantes qui les habillent comme pour une cavalcade, un sentiment sincère et fait pour aller parmi les hommes sans vains ornements. S’il contient un peu de cette vérité que nous cherchons, il se trouvera quelqu'un pour l'aimer au passage.
Il me reste à ajouter quelques mots pour montrer com- bien la Destinée est complaisante ; elle fait plus que nous accorder ce que nous lui demandons, elle prend le soin de chercher parmi nos désirs ceux-là même à propos desquels nous ne lui demandions plus rien. Depuis quelques années, j'avais à jamais abandonné l'espoir qui me fut cher, d'un de ces beaux voyages, qui nous vont mener dans un monde sans pareil. Le temps ne passait que pour amener le jour de mon départ. Tous les Océans du globe, et les cieux, et les îles allaient autour de moi former le groupe joyeux de loules les choses vivantes et m'apporter ce je ne sais quoi
qui manque à ceux qui n’ont pas parcouru la Terre entière.
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Ah! pourquoi les Antilles existent-elles, et les Iles de la Sonde, et VOcéanie! Depuis quelques années, elles n'existaient plus que pour me faire sentir que je menais parmi ces hivers si longs de la France une vie privée d'un éternel été. Les quais de la Seine limitaient mes promenades, mes livres himilaient mon âme; je les connaissais déjà et j'en avais pris tout ce qu’ils contiennent. Rien de nouveau n'allait venir qui pât élargir d'un pouce le cercle dans lequel j'étais enfermé. Ÿélais d'avance celui qui au jour de ma mort s’en irait à la tombe. Ÿ'élais résigné, puisqu'il existe un sentiment qui s'appelle la résignation.
Qui donc remercierai-je ? F'ai lant besoin de remercier ! Béni sois-lu, toi qui m'as rendu malade ! %e sais bien que dans les voyages il y a ce que l’on voit, maïs il y a surtout ce que l’on sent. ai senti tout ce que l'on peut sentir au cours du plus long voyage. F'ai senti naître en moi des hommes comparables à ceux que l’on ne rencontre que dans les pays lointains. Ils m'ont appris que l’on peut être différent de ce que j'étais, ils mont beaucoup aimé. Plusieurs d'entre eux élaient si doux, avaient une façon si simple de se pencher sur la vie et de la connaître avec bonté que je les revois encore et que je veux leur ressembler. D'autres m'ont accompagné bien loin, dans des régions où plus d’un s’est perdu ; nous avons fait face parfois à des attaques dirigées avec méthode, nous avons subi avec une lelle con- sance les maux dont on voulait nous accabler qu'aujourd’- hui, devant les pièges du malheur ou de la mort même, je ne saurais plus faire le geste de celui qui s'enfuit. Par la suite, nous avons reçu notre récompense. Nous avons gouté
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ensemble cette pure extase de la créature vivante qui, sous un ciel d'Asie, étendue dans la lumière, éprouve le senti- ment d'un bonheur si manifeste, que l'arbre, que le roseau, que la bête des bois, que le large fleuve semblent heureux comme elle et participent à la gloire de Dieu. Il y eut des instants où le jour entier était notre frère. Certes, nous avons souffert, mais 1l y eut des lendemains exquis; au cours de notre voyage nous aboutissions à des contrées entières où régnait un printemps si clair qu'on eût pu croire que nous l’avions fait nous-mêmes. Nous entrions, il nous attendait. Elait-ce notre cœur, élait-ce son cœur : nous sentions en nous un grand cœur brillant.
Qui que tu sois, merci ! Fe voudrais croire en Dieu pour pouvoir le donner un nom. Quelqu'un est venu chercher le pauvre homme que j'étais pour l’arracher à lui-même. Quelqu'un n'a pas voulu qu'aujourd'hui continuât comme hier, quelqu'un a pensé à moi et s'est dit que j'élais fait aussi pour le suivre. Quelqu'un est venu. F'ai marché sur la roule qui mène à son pays. Il élait bien plus beau que le mien. Peut-être avait-il attendu si longtemps parce qu’il ne savait pas comment s'y prendre. Il eût fallu déplacer trop de choses four que je puisse Sagner beaucoup d'argent et aller m'embarquer à Marseille. Il eût fallu changer toutes les conditions de la vie d'un monde afin d'obtenir que les simples livres que j'ai écrits me portassent au rang de ces riches touristes qui ont fait fortune en n’écrivant pas.
Tu as fin: par trouver quelque chose. Tu m'as rendu malade. Les maladies sont les voyages des pauvres.
CHarLes-Louis PHiLrppre.
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EN REGARDANT CHEVAUCHER D’ANNUNZIO
Il y a dans le monde des lettres une “question d’Annunzio.” Voilà dix ans peut-être qu’elle est née, qu’elle a grandi petit à petit: le succès soudain du jeune poète, la vogue immense du romancier, puis la vie publique du député, la légende de l’homme de lettres, les victoires mutilées du dramaturge, les invectives surpre- nantes du héros offensé, autant de causes tant secrètes qu’avouées à ce grondement de haines ou à ces rires assez pincés dont on entend l’écho dès qu’on prononce seule- ment ce nom universellement fameux: Gabriele d’An- nunzio.
Tout récemment un auteur italien, M. Marinetti, a écrit en français un recueil satirique intitulé Les dieux s’en vont, d’ Annunzio reste, et disons en passant que si l’ouvrage de M. Marinetti est composé avec des mots qui appar- tiennent à notre langue, et selon une syntaxe qui res- semble à la nôtre, l’esprit dont il se pique n’est, en revanche, pas du tout de chez nous. Néanmoins le livre a paru cet été, et les journaux en ont tiré quelques anecdotes,
Enfin, Gabriele d’Annunzio n’a-t-il point naguère fait jouer une pièce, la Nave, dans laquelle il laissait entendre
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que l’Italie devait régner sur la mer, et en particulier sur l’Adriatique, la scène du drame se trouvant à Venise ? L’Adriatique! C’était là toucher les Italiens au point sensible entre tous : Trieste... Bref l’auteur de l’Hymne à Garibaldi et de Laus vitae, devenu grand poète national par droit de succession naturelle depuis la mort de Car- ducci, a vu croître encore depuis peu sa renommée, si bien que la question d’Annunzio ” s’étend, s’impose, et tourne, pour certains lettrés, à la crise.
Mais on demandera ce qu’il faut entendre par cette formule: la “question d’Annunzio.” Eh bien, que lon tente seulement une expérience. Je suppose que l’on se trouve dans un salon où fréquente une société choisie assurément, mais composée de personnes qu’une grande fortune distingue plutôt qu’une tendresse inquiète pour les choses de l’art, et dont iles méditations intellectuelles se développent harmonieusement autour d’une table de bridge plutôt que sur l’Acropole d'Athènes ou devant l’'Homère du musée de Naples. Dans un tel cercle, risquez-vous à parler de d’Annunzio, dites par exemple que vous l’avez vu l’an passé à Rome, qu’il habitait à votre hôtel. Aussitôt quelques femmes et certains hommes, les plus avertis, ceux qui parfois feuillètent un magazine, se récrieront, s’indigneront, relateront d’absurdes cancans, qu’ils tiennent d’on ne sait où, des propos de concierge, et vous serez finalement très mal jugé si vous défendez votre auteur.
Allez après cela chez Philaminte, et citez le même d’Annunzio devant Trissotin ou Mascarille, lequel se trouve céans, quittant à l’instant Cathos et Madelon. Ah, vous verrez les beaux sourires!... D’Annunzio ? Com-
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ment, c’est tout de bon que vous avez nommé cet Arlequin ? D’Annunzio ? De grâce, n’insistez pas, le goût de ces messieurs est offensé. Vous poursuivez cependant, un mouvement d’impatience vous échappe, vous parlez de talent et de justice ? Pour le coup, c’en est trop, on se tait, on ne vous répond même plus; se commettre davan- tage, et sur un tel sujet, serait de mauvais ton.
Pourquoi d’ailleurs invoquer Mascarille et Trissotin, qui sont des bouffons? La réprobation est universelle, et pis encore que la réprobation, le blâme ironique et discret. Quiconque tient une plume se croirait aujourd’hui perdu s’il ne témoignait point de délicatesse blessée lorsqu’on loue devant lui Gabriele d’Annunzio. L’assemblage de ces quelques syllabes italiennes pousse aussitôt nos dilet- tantes à sourire et à se moquer, à moins encore qu’ils ne souffrent, pareils à ces sybarites qu’un pétale de rose plié en deux empêchait de dormir. C’est une élégance et presque une politesse que de railler l’Animateur, le Maître des images innombrables. Cela fait bien, cela se porte.
Or si l’on songe d’autre part que l’objet de ces étranges dédains est en somme aujourd’hui le plus grand poëte et, avec Fogazzaro et Ferrero peut-être, l’homme de lettres le plus notoire de son pays, si l’on songe que sa réputation est mondiale, qu’il a été traduit en toutes les langues, que des milliers de lecteurs ont suivi ses rêveries, qu’il prête à jaser presque quotidiennement dans tous les journaux de l'univers, et que chacune de ses pièces, échec ou succés, est attendue comme un événement considérable tant à Rome et à Milan qu’à Paris; que le jeune Gabriele, encore au collège, apparut soudain, autrefois, comme un météore, et qu’il n’a pas un instant cessé depuis lors de
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publier et d'écrire; que son œuvre somptueuse et hautaine est considérable, et son effort continuel ; que des tragé- dies nationales et commémoratives pour les fêtes du cinquantenaire, en 1911, lui ont été officiellement com- mandées; que nagutre, quand on joua la Nawe, quelques mots prononcés par lui dans un toast ont retenti jusqu’- auprès des ministres d'Autriche, et que néanmoins cet écrivain n’est âgé que de quarante-cinq ans à peine — si l’on songe à tout cela vraiment, et si l’on se rappelle les épigrammes négligentes ou les colères furieuses qu’un tel auteur suscite, il faut bien alors reconnaître qu’il y a en effet une “question d’Annunzio. ”” D'où viennent donc tant de rancunes et de malveillance? A celui qui a ainsi semé sans compter parmi les hommes des lueurs, des sons et des formes admirables, la main de tout ami des Muses ne doit-elle pas tendre passionnément son brin de laurier? Sans doute, sans doute, d’Annunzio n’en a que faire. Le laurier, il en froisse seulement les feuilles et s’en parfume les doigts, à l’exemple du jeune homme peint par Gior- gione, dont il nous parle dans le Feu... Oui, on dit cela.
Aussi bien, c’est une dette. Les jeunes hommes de notre génération doivent beaucoup à Gabriele d’Annunzio. Il me souvient encore du temps où nous Iûmes L'Enfant de volupté, Il y a bien quatorze ans de cela. Certains de nous étaient au régiment, d’autres en sortaient. Ce livre “tout imprégné d’art, ” ce véritable bréviaire du dilet- tante élégant, ce roman dont le héros montait en courses et citait du latin, voire du grec, se battait en duel comme un démon, gravait à l’eau-forte, faisait des vers exquis, avait tout lu, savait tout, avec cela s’habillait comme Brummell et ne laissait pas de séduire toutes les femmes,
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et quelles femmes! — ah ! comment eussions-nous résisté à ce nouveau Cortegiano? Combien d’entre nous, jaloux d’égaler le merveilleux Sperelli, se sont avec fougue remis à l’étude et promenés éperdument dans les musées ! Gabriele d’Annunzio, on ne l’a pas assez dit, apparut avec son Enfant de volupté, comme un incomparable pédagogue. Il a fait croire à des centaines de petits jeunes gens que les grâces de l'esprit n’étaient pas inutiles à quiconque voulait enchanter les femmes et mener dans le monde une vie inimitable. Il fut en quelque sorte le Jules Verne de l’humanisme, de la haute culture et du raffinement intellectuel. Jamais on ne saura combien de collégiens, entre 1894 et 1900, auront mieux soigné leur dissertation ou leur version latine après avoir lu d’Annunzio. Et ne fût-ce que pour cette cause touchante et toute modeste, je voudrais qu’on le louât publiquement, en Sorbonne.
Mais il y a mieux à glaner dans l’œuvre du poëte, et son exemple lui-même est un enseignement. M. Georges Bourdon a fait, voici peu de temps, un livre qui se nom- mait En écoutant parler Tolstoi. Quelqu'un n’écrira-t-il jamais En regardant chevaucher d’Annunzio ? C’est qu’à voir vivre au milieu de nous une pareille vie, si trucu- lente, si insolente, si absolument dévouée à la seule Beauté, et par là même outrageusement combative, anachronique et presque extravagante, la volonté se tend singulièrement et l’énergie décuple ! Gabriele d’Annunzio est un magnifique animal humain, à tout prendre, et l’on n'aurait certes pas tout dit en parlant d’attitude théâtrale ou de géniale mise en scène. Il aura bel et bien bousculé les uns, dompté les autres et certes inquiété
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tous ceux qui le dénigrent ou le haïssent. Cet homme-là ne joue point la comédie : parvenu à ce degré de maîtrise et de superbe, l’acteur est un homme, il s’émeut, il frémit, il persuade, il emporte...
Le hasard d’une chasse me fit trouver une fois, par un trés sombre aprés-midi d’hiver, dans une profonde forêt du Valois tourmentée par le vent. La brise était sauvage, le froid coupait les mains. Les chiens criaient à pleine gorge dans la rafale, les trompes luttaient avec la tempête et le pied des chevaux résonnait lourdement sur le sol durci qui tout à l’heure gélerait. Il semblait enfin que l’on fût perdu au fin fond de la Souabe ou de la Forêt- Noire, aussi loin de la douce Italie qu’il était possible. Une amazone très blonde et très belle suivait le laisser- courre et, malgré l’assaut brutal de l’ouragan, elle souriait sans cesse. “%[L’outre d’Eole ” ouverte sur cette fleur fragile ne la fanait point. La chasse finie, la bête prise, et les veneurs une fois rentrés à l’auberge, devant le grand feu de fagots, l’amazone toujours gracieuse et gaie nous conta qu’elle avait vécu durant deux années à Rome et chassé dans l’Ægro romano. Et d’Annunzio, lui deman- dai-je, vous le connaissez ?”” Mais à ces mots, le visage charmant se transfigura; une expression incroyable de haine l’envahit, il devint semblable à une face de Méduse, et d’une voix subitement féroce : “Oui, certes, me répondit la jeune femme, je le connais, nous le connais- sons tous à Rome. Je l’exècre, votre d’Annunzio !.…. Qu’à tant de lieues un homme puisse soulever une telle fureur chez une créature insouciante et belle, cela me parut le plus splendide hommage qui se pourrait jamais rendre à l’auteur audacieux de maints poèmes chatoyants
LE)
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et fastueux romans. Eut-on fait tant d’honneur à un comédien, à un homme qui veut seulement amuser autrui, à un baladin dont on rit? Non pas, il me semble!
Malgré toutes les surprises qu’on en éprouve, il se dégage de la légende même de d’Annunzio on ne sait quel parfum de violente sincérité. On n’en veut pas convenir, puis, tout en maugréant, les plus malveillants eux-mêmes le sentent à la fin. N’est-elle point radieuse, d’ailleurs, pittoresque et noble coûte que coûte, cette légende où le poète, le dandy, le tribun, le séducteur, le dilettante apparaissent tour à tour et s’entremélent ? La voici, telle que les journaux, les commérages et l’opinion nous l’ont faite. On y entreverra la vérité qui soutient toutes ces fables comme une branche rugueuse de pommier porte, au printemps tout un buisson de neige.
Le poète Gabriele d’Annunzio naquit vers 1864, en pleine mer Adriatique, sur un yacht. À quinze ans, il publiait ses premiers vers. A dix-neuf ans, il était déjà connu, presque célèbre et légèrement scandaleux, à cause de certains poèmes que l’on jugeait alors trop libres. Puis venaient coup sur coup plusieurs romans, entre autres ce fameux Piacère, si étrangement nommé plus tard, en français l’Enfant de volupté. Et déjà toutes sortes de rumeurs tapageuses, et flatteuses d’ailleurs, couraient sur le si jeune et précoce auteur : prodigalité, luxe asiatique, vie mondaine, chasses, chiens, chevaux, dilettantisme exaspéré, raffinements exquis, et mille caquets dont l’histoire littéraire n’aura jamais que faire, telles que brouilles conjugales, femmes abandonnées, que sais-je encore ! On nous dispensera d’insister sur une
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aventure trop illustre avec une tragédienne célébre, aventure qui fit couler beaucoup d’encre, et qui, mieux connue cependant, serait très simple. Mais rappelez-vous Sand et Musset. Le public indiscret veut à toute force s’émouvoir: et c’est pourquoi il noircit tout, dramatise tout.
Poursuivons. Un beau jour, d’Annunzio se présente
à la députation. Il a l’impudence incroyable et délicieuse .
de s’offrir aux suffrages d’un district paysan comme le candidat de la beauté,” et il y lit de grands discours aux périodes cicéroniennes. Cette folie réussit : voilà notre poète au Parlement, sur les bancs de l’extrême-gauche. Or, au milieu d’une séance, outré de colère, ne dit-on pas qu’il ramassa tous ses papiers épars devant lui, plia sa serviette, et s’en fut tout soudain s'asseoir à l’extrême- droite ? Fasse le ciel que ce conte entre tous, du moins, soit véridique, car il a son prix !
Arrivent ses pièces, ses insuccès retentissants, ses ‘“ Victoires mutilées. ”” Il dédie l’une de ses tragédies “aux chiens qui l’ont sifflée” ; après un autre échec, il traite tous les critiques, dans une préface inoubliable, d'esclaves ivres et de vil troupeau. Les anecdotes, dés lors, se pressent, s’attirent, naissent dans toutes les gazettes. On décrit sa vie, les merveilles d’art dont il s’entoure, les devises latines qui ornent ses villas, les vingt-quatre lévriers qui habitent sa maison de la Capponcina. On rappelle qu’on l’a jadis vu chaque dimanche, vêtu de blanc et monté sur un cheval couleur d’albâtre, écoutant ainsi, immobile, la musique d’un village: Eh ! disaient les paysans, le signor Gabriele qui essaie sa statue ! ” Ou bien encore qu’il se baignait dans la mer, tout nu et à
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cru sur un cheval, cependant qu’une femme souverai- nement belle l’attendait sur le rivage, un manteau de pourpre éployé sur les bras.
Tantôt, à grand fracas, il cite au tribunal un fermier (une brute, du reste !), coupable d’avoir assassiné le plus beau et plus doux de ses lévriers. Tantôt il refuse en haussant l’épaule deux cent mille francs pour aller en Amérique : “Fi donc ! fait-il, de quoi payer mes ciga- rettes |...” Tantôt il dessine lui-même et fait élever son tombeau. On prétend énumérer ses cravates, ses cannes et ses gants. On dit qu’il part pour Chypre afin de cher- cher une rose ; que la Nave va lui rapporter un million; qu’il sera, qu’il est nommé sénateur inamovible ; etc., SRE
Voilà bien du fatras, bien des niaiseries. Mais en tout cas il s’en exhale la plus irrésistible volonté de vivre en beauté. Et.s’il manquait un étrange et un peu héroïque personnage à la comédie italienne, il y figure désormais : c’est le Wrrtuoso, c’est le Gabriele d’Annunzio de la légende. Un Matamore ! diront les malveillants. Mais non, répondront les autres, ce serait plutôt un Alcibiade, car un matamore ne sait ni sourire ni parler avec art. Or d’'Annunzio, humaniste parfait, grand érudit, s'exprime avec une perfection, une grâce et une éloquence inouïes. Atticisme pur. N’y atteint pas qui veut |
J'entends bien ici l’argument des puritains farouches qui réclament pour d’Annunzio la Discrétion ou la Mort. “ Croyez-vous, s’écrient-ils, que ce poëte sonore et ce trop fougueux dramaturge serve à souhait la cause de cette Beauté qu’il prétend mettre au-dessus de tout autre idéal ? Il la discrédite au contraire par tout ce tintamarre. C’est
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un mauvais prêtre, qui écarte les fidèles à force de gesti- culer et de déclamer devant le temple. Mieux vaudrait qu’il publiât en paix ses œuvres, l’une après l’autre, et qu’il vécût dans l’ombre... ? Que non pas ! Il faut, dans l'intérêt même des choses belles, qu’il existe de bruyants … apôtres. La foule est une lourde bête, engourdie, veule,
grossière, et toujours prête à briser les statues, à renverser
les palais, à ricaner stupidement devant les merveilles que : les artistes font naître entre leurs doigts divins. La foule méprise d’instinct ou déteste tout ce qui est noble, élé- gant et inutile. Elle ne demande qu’à l’ignorer, qu’à le détruire. Plus les poètes s’enfermeront dans leur retraite et leur jardin secret, plus ie vulgaire oubliera que l’on peut rechercher d’autres joies, ici-bas, après manger, boire et dormir. Au lieu que les ardents et les heureux de vivre, ceux qui proclament bien haut : “ L’art est une religion, dont nous sommes les dévots, les fanatiques. C’est une vie sublime que de se consacrer corps et âme à créer des chefs-d’œuvre. Prenez bien garde que la Beauté doit avoir sa place dans le monde, et même la première place !...”, ces fervents-là frappent l’esprit simple des masses. Le barbare qui les écoute et qui les voit se dit : ? “Mais quoi! ceux-ci ne sont-ils pas fous ? Non ?.. Alors, s'ils ont tout leur bon sens, c’est donc sérieux, cela importe donc, le but qu’ils poursuivent ?...” Ils font en somme de la publicité aux Muses et aux Grâces. C’est un travail excellent et fécond. L'œuvre d’un artiste convaincra toujours mieux que l’exemple de sa vie? Sans doute. Mais l’œuvre de Gabriele d’Annunzio, éclatante, altière et bariolée, n’existe-t-elle point indépendamment | et à côté de sa personne ? Dès lors, que lui reproche-t-on ?
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Serait-ce que dans tels ou tels de nos salons parisiens, où l’on traite des belles-lettres avec un éternel sourire, et où l’on songe beaucoup à la croix qu’on aura et aux dîners où l’on pourra se rendre, l’élan presque sauvage du véhément Italien vers les Chiméres qu’il pourchasse semble déplacé, choquant ? Assurément. Mais il y à lieu de s'affranchir, quelquefois, et de laisser les salons. Nous connaissons déjà plusieurs “ héros littéraires ” qui figurent dans la tradition, par exemple “le jeune poëte ”, qui est Musset, “ le dilettante ”, qui est Mérimée, “le curieux ” qui est Stendhal, “le dandy ”, Barbey d’Aurevilly, “ le psychologue”, Paul Bourget, etc. Nos fils auront “le superbe ”, et ce sera Gabriele d’Annunzio.
Enfin il conviendrait peut-être que ses contempteurs se souvinssent encore de son talent. Les Parisiens sont oublieux. Lorsqu'on vint subitement à connaître en France, voici quelque quinze ans, le jeune romancier qui avait écrit, après beaucoup de vers scintillants ou Caressants et deux autres excellents livres, l’Erfant de volupté, ce fut parmi nos lettrés comme un éblouissement. Le récit était riche et bien conduit, l'aventure volup- tueuse, les caractères singuliers et fouillés à plaisirs. Mais l’abondance incroyable et la splendeur inouïe des images avaient surtout émerveillé chacun. Colorées, chaleureuses, précises, bougeant pour ainsi dire sur la page, pénétrées de mille parfums, bruissantes de sons et de voix, constel- lées de joyaux, tissées de pourpre et d’or, elles se suivaient sans relâche, et entouraient, circonvenaient, enivraient le lecteur. Feuilleter d'Annunzio, c'était voir et toucher ille objets précieux, contempler des décors uniques, vivre parmi les délices des plus belles contrées et des plus
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féeriques demeures, se gorger d’art et soupirer d’aise sous
des cieux rutilants ou doux à mourir. Et quelle harmonie, ?
quelle maîtrise en ces peintures! Point de frénésie barbare, points de langueurs vulgaires. Rien de trop. La touche
exacte, encore que généreuse... Parce que des chantres.
affolés nous ont depuis peu fatigués de leur “sensatio- nisme”, ne veut-on plus songer que d’Annunzio, le premier peut-être, mit dans ses livres ce qui se pourrait définir “la passion plastique ” ?
Aussi bien n’est-ce point ici le lieu de glorifier le talent de “ l’imaginifique ”, ainsi qu’on le nomma. De mieux qualifiés l’ont fait depuis longtemps, et l’opinion publique,
d’ailleurs, y a suffi plus d’une fois. Si nous voulons seule-
ment rappeler en terminant telles accusations mesquines
et chétives portées contre certaines pages qu’il écrivit en.
sa toute jeunesse, sans s'être assez gardé, peut-être, de quelques coïncidences, ce sera pour nous étonner que l’on ait pu faire cas de ces ragots et de ces sottises. Comment donc, soupçonna-t-on jamais un millionnaire d’avoir dérobé cinquante centimes à son prochain moins riche ? Pour quoi faire? Ce sera plutôt toute la littérature des- criptive qui, par la suite, aura pillé d’Annunzio. Encore une fois, il a jeté dans le souvenir des hommes plus de merveilles visibles et sensibles que le semeur ne lance de
graines dans un sillon. En cet instant même, fermez les |
yeux et revoyez la Rome adorable du Piactre, la figure
exquise d'Elena Muti enroulée dans la draperie au Zo- |
diaque d’or ou se jouant, nue, dans la Coupe d'Alexandre,
les courses, le duel, et l’enchantement de Schifanoia, avec
la mer quise lamente et murmure, et ce bois sacré où régnait l’Hermès aux quatre fronts, et l’allée des fontai=
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nes, et l’escalier que descendait Maria Ferrés, et les arbousiers, et les pins de Vicomile, puis, plus tard, la Ville Eternelle sous la neige au clair de lune, le premier baiser dans les jardins Médicis, et le pélerinage à la tombe de Shelley. « Ouvrira-t-on le Feu? Dès les premiéres pages, on se laisse étourdir et griser : c’est l’allégorie de l’Automne et de ses funérailles, la robe de la dogaresse et le tribut des fruits, Je jardin de fil à Burano, et Venise aurorale, le départ dans la barque vers la haute mer, et l’évocation auguste de l’antique Cassandre avec sa bouche agrandie par l'effort prophétique, et les lévriers de lady Myrta, et le labyrinthe de la villa Pisani, et le conte exquis de Dardi Seguso qui fit le vent prisonnier, l'ayant un jour trouvé endormi sur la grève au milieu d’une troupe d’hirondelles qu’il guidait vers l’Orient, et l’Archi-Orgue aux sept mille tuyaux de verre, dont le son s’éleva si harmonieux et si puissant sur la lagune que le Bucentaure s'arrêta au loin, toutes ses rames repliées comme des ailes... Les Vierges aux Rochers ? Mais là, c’est du prodige, l'artiste joue, s’exalte, crée pour rien, pour créer... Et c’est cet homme-là qu’on soupçonna d’avoir mendié chez autrui ? Gabrielle d’Annunzio est un très radieux et très grand poète. Il veut aujourd’hui conquérir Trieste. Puisse-t-il, comme Orphée, dompter les Sarmates !
MarcEz BOULENGER.
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SUR LES BORDS DU STYX.
Oui, c’est lui, cet enfant qui sur la grève assis Contemple la noire rivière,
Où parfois, jeu timide, inquiet d'être surpris, I] jette une petite pierre.
Oui, c’est lui, mais changé, maïs, oh mes yeux, grandi ! J'ai tant pressé son ombre absente
Contre moi, qu’il en est descendu jusqu’à lui Comme une vertu nourrissante !
Je le veux appeler sans qu'il me puisse voir, Car son départ m'a faite vieille ;
Mais 1] connait ma voix qui l’invoque le soir, Lorsque toute rumeur sommeille ;
Qui lui parle des fruits, des ruches, du jardin, De la pierre où reste tracée
Sa marelle, et des fleurs... Hélas, cruel et vain Discours d’une mère insensée !
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SUR LES BORDS DU STYX
Car il faut qu’il oublie. Il ne sait plus ce qu'est La couleur des fleurs printanières ;
[ tient entre ses doigts un tout petit bouquet De feuilles et d'herbes amères !
Nuit ! pourtant laisse-moi le distraire ; nos voix N'irriteront pas tes oreilles.
Nous tresserons des joncs à l'image de croix Et de funéraires corbeilles !
IT
J'entends la rame et l’eau refoulée et le heurt Du bois sourd contre le rivage.
Cachez, roches, cachez une ombre en qui se meurt Un dernier reste de courage !
Non, Caron, pas encore ! Assez de malheureux
Assiègent ta barque remplie. Conduis-les vers la rive où disparurent ceux Vers qui s’élance leur folie.
Vois l'espoir qu'en chacun, crédule passager, Nulle épouvante ne déroute.
Prends ceux-ci ! Laisse-moi, sur ce bord, prolonger L’horrible douceur de mon doute.
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36 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Car c'est un enfant presque, et le cœur est gourmand, Le cœur est mobile à cet âge.
Déjà ses yeux parfois me versaient le tourment D'un regard distrait et sauvage.
Maïs errant sous les bois d’humides peupliers Que blémir le souffle des Parques,
Il n'obéira plus qu'à ses prompis lévriers, Bondissants et jaloux monarques !
Que ne suis-je saignant devant eux, et chevreuil ! Frappe-moi, Caron, de ta rame !
Je crains moins ta fureur, qu’en leur candide orgueil, Ses yeux pleins d’étrangère flamme !
TIT
Nous remuons encor des fantômes de mains, Mais nos pieds sont pris dans la terre.
Nul souffle ne vient plus des avares humains ; | Notre ombre pâlit et s’altère. |
Heureux jours où nos pas nous portaient jusqu’au bout De ceite petite prairie !
Notre débile force a fléchi tout à coup, Gisante dans l'herbe flérrie.
SUR LES BORDS DU STYX 47
Se peut-il que nos noms, là haut, ne hantent plus, Minos, les vivantes mémoires ?
Nos propres fils encor ne sont pas descendus Jusqu'au seuil des demeures noires.
Quel panique fléau les priva de raison, Ou si l’herbe aux vertes mamelles
Ne nourrit plus pour nous d’un magique poison La stérilité des agnelles ?
Hélas, quel chant funébre en nos cœurs couvrirait Le cri bélant de la dernière ?
Comme elle saignait mal, immolée à regret, Et qu'elle nous parut amère !
Non, non, fils oublieux !... Nous avons peur du sang Que nous offrirait leur lésine.
Et nous n’attendons plus que ton philtre puissant, Sacrée et clémente famine !
JEAN SCHLUMBERGER.
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LES JARDINS D'IHRAÏN.
Il y avait près d’un mois que mon associé Mohamed esh Shatîr dessinait la côte du Ras Mesandoum à la pointe de Zabarah sans parvenir à débarquer. Et moi qui le suivais sur terre avec quelques Bédouins Menessirs qui étaient de mèche avec nous, je me demandais si cela durerait jusqu’à la fin de mes jours. Ce n’est pas un métier quand on a été un gentleman il y a quelques années à peine, de pousser des chèvres sans cornes à travers les dunes et les pierrailles de l'Oman au Katar, de porter comme un Bédouin du Dahna un manteau en loques et de tenir les yeux bien ouverts sur la mer à toute heure de la nuit et du jour, même en plein midi, pour apercevoir à temps la voile rouge de Si-Mohamed escalader l’horizon et se laisser glisser doucement vers quelque recoin connu de nous seuls. Une fois ou deux il put s'approcher au point que je le distinguais assis, les jambes croisées, sur le rouf d’arrière et sa barbe noire tournée vers moi. Mais, la première fois, un damné boutre des Bahraïn chargé de la surveillance des pêcheurs de perles pour le compte de quelque Ibn-Khalifah de malheur, montra son nez derrière la pointe de sable où nous voulions nous abriter et Si Mohamed fut obligé de remonter la mer en toute hâte. La seconde fois, il avait
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déjà abattu sa voile rouge et les matelots tiraient sur les avirons pour envoyer le bateau sur une jolie plage blottie entre deux caps et que Dieu lui-même n’aurait pas _ devinée, lorsque je vis venir, vent arrière, le schooner de notre concurrent Khaleyd-ibn-Kelb. Khaleyd avait essayé de nous enlever l'affaire, mais nous avions plus d’argent que lui et de meilleurs rapports avec les Menessirs et les Morrah du Désert Rouge qu’il fallait traverser avec la marchandise ; il se vengeait en la suivant comme un requin suit un bateau où il y a des malades, pour l’em- pêcher d’arriver à la côte. Il n’y a pas d’homme au monde que je méprise comme Ibn-Kelb le bien nommé. C’est un fourbe qui, bien qu’il soit né dans l’Hadramaout d’un Sheïtan et de quelque négresse, fait le Wahabite et se ruine en pélerinages à Riad pour avoir la protection des Abna Saoud et pouvoir débarquer dans le Haza sans être inquiété, un malhonnête qui préfère partager avec les gens de la douane que de passer fièrement sans rien leur dire. Lorsqu'il vit que nous nous étions aperçus de sa présence, que les rameurs de Si Mohamed débordaient leurs avirons et hissaient l’antenne, craignant quelque abordage avec les coups qui en résulteraient, le schooner de Khaleyd renversa la voile et repartit de l’autre côté, le nez en l’air et se dandinant sur la lame comme s’il avait un pacha à son bord. Mais nous avions eu le temps de voir derrière le mât le fez rouge d’un douanier turc que le chien avait dû aller chercher jusqu’à Basrhah.
Les cinq cents livres que je devais gagner si les quarante caisses que Si Mohamed avait à bord arrivaient à être bien attachées sur autant de chameaux et à se mettre en route pour l’Yémen, j'avais fini par songer que jamais je
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ne les compterais d’une main à l’autre, et que je resterais toujours ce que j'étais, un homme perdu, vivant au jour le jour de misérables contrebandes, et que mon idée fixe, redevenir honnête et revoir ma petite Madge, jamais ne se réaliserait avant notre mort à elle et à moi.
Heureusement Doheïm el Mouhtariz, le cheick Menessir qui rôdait avec nous, eut un jour l’idée de tomber à l'heure de la sieste sur une troupe de pêcheurs et de vouloir leur enlever quelques paniers d’huîtres perlières qu’ils avaient mis à tremper sur le rivage: Cela fit beaucoup de bruit, les boutres de surveillance débarquèrent leur monde, et pendant ce temps Si Mohamed, qui avait tout vu, je ne sais comment, cingla vers le Nord, se poussa dans une crique derrière un petit récif de bénédiction, jeta nos quarante caisses sur le sable, les chargea en un tour de main sur les chameaux que j’avais amenés là, et, remonté sur son bateau, grimpait derrière l’horizon en moins de temps qu’il n’en fallut à notre caravane pour mettre quelques dunes entre les gens indiscrets et nous. Ah ! quel homme c’était ce Mohamed esh Shatîr, quel génie pour la contrebande ! quel flair de la côte ! Il vous aurait débarqué les marchandises les plus délicates, du tabac, de la dynamite, des soieries, sans rien abîmer, en plein canal de Suez, et il serait ressorti sans qu’on ait pu voir seule- ment la couleur de sa barbe |
Quand nous fûmes en sûreté, j’envoyai un Bédouin avec un chameau vigoureux vers le Sud pour nous amener Si Mohamed dès qu’il aurait débarqué à Sour comme nous étions convenus. Nous l’attendrions à Suffouf où était la tribu de Cheick Doheïm el Mouhtariz. Nous
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avions deux journées de marche pour y arriver; il en fallait quatre à Mohamed ; nous allions donc lentement pour n’avoir pas trop à attendre.
Je marchais le dernier derrière la caravane, et le chameau de Doheïm allongeait à côté du mien, sur le sable encore mêlé de cailloux, sa foulée déhanchée et molle. Je regar- dais ma fortune me précéder et les caisses pleines de quatre cents fusils Männlicher et deux cents mille car- touches, qui tanguaient à l’allure des chameaux. C’étaient bien cinq cents livres que je gagnerais pour ma part, et j'en aurais encore autant au prochain convoi que je pourrais faire parvenir aux tribus révoltées de l’ Yémen.
Je me rappelais comment j'avais été amené à faire de la contrebande de guerre, et comment il avait suffi du hasard d’une rencontre pour changer toute ma destinée. J'étais à Sohar dans le kaouah de mon ami Salim Abou Mahmoud Et-Taghîr et nous parlions affaires, lorsqu’entra un homme vêtu comme un zélateur nedjéen, mais que ses regards vifs et droits sous le capuchon wahabite dénonçaient pour être un faux hoourah. Une demi-heure aprés, lorsque le nègre lui eut préparé sa tasse de café, et que notre hôte put lui demander qui il était et d’où il venait, il répondit en me regardant qu’il venait de Sana dans l’Yémen. Salim lui demanda s’il avait pris le bateau à Hodeïdah ou à Aden, et l'inconnu dit que les Turcs lui voulaient du mal, qu’il ne pouvait s’approcher de la côte et qu’il était venu avec le secours d’Allah et de l’envoyé d’Allah sur son chameau à travers le Dahna. Et-Taghîr, en entendant cela, se répandit en exclamations d’estime pour cet homme et, se levant du divan, il alla vers lui et lui baisa la main. J'avais moi aussi entendu parler du
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Désert Rouge. Quelques Bédouins que l’on se montrait dans les tribus parmi les Mennessir ou parmi les Morrah, s’y étaient aventurés malgré eux, soit qu’ils se fussent égarés à la poursuite de chameaux échappés, soit pour régler quelque querelle de sang. Je savais qu’on y reste cinq et six jours avant de trouver un puits, que le sable est tellement léger et profond qu’il n’y a pas de route possible, et que plus nombreux que ceux qui en sont revenus étaient ceux dont les os blanchissent au bord de quelque dune, découverts et recouverts sans cesse de leur linceul de sable rouge, au gré des vents qui passent. Depuis que la destinée m’avait chassé loin de Londres, de notre home, de ma petite Madge aux yeux bleus, j'avais vu bien des pays. J’étais resté un an à Damas à me cacher et à mourir de faim; j'étais allé à pied à travers le désert de la Syrie à Diarbékir, mon chameau étant mort à la troisième journée de marche ; j’avais couché pendant trois ans à Basrhah sur de la boue, à l’abri de murs faits en débris de caisses à pétrole, et avant d’arriver à mettre un peu d’argent de côté, à manger à ma faim et à boire à ma soif, javais passé des jours et des jours avec la soif et la faim et la honte attachées à moi comme mon ombre, et sans autre consolation que le souvenir des yeux bleus de Madge, de son air attentif et tendre, qui me remplissait à la fois de force et de désespoir. Peu de choses me paraissaient au-dessus des forces humaines, mais je savais qu’il y a une mort pire que toutes les morts, c’est la soif dans le désert, quand on a perdu la route, que l’on se traîne à la recherche d’un puits, et que le soleil tourne autour de vous, et que les dunes paraissent de plus en plus hautes. Et cela me consolait de voir un homme qui avait
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risqué plus que je n’avais jamais risqué, et je fus content que Salim nous invitât ce soir-là à dîner. Je prévoyais que lorsque le voyageur aurait mangé avec nous et qu’il se considérerait comme notre hôte, il nous raconterait bien des choses intéressantes.
Le résultat de cette soirée fut que le lendemain je partis pour Mascate, que j'y rencontrai Mohamed Esh- Shatir, et quand nous fûmes convenus de tout, il partit avec son boutre pour Mombasa d'Afrique afin d’y prendre le chargement que les chameaux balançaient devant moi et qui devait arriver dans l’Y£men par terre, toute la côte de l’Hadramaout à Yambo étant surveillée par les Turcs.
Nous continuions notre route vers Suffouf sans incident. De temps en temps, on croisait une touffe de ghada ou quelque pyramide de pierres entassées là par les guides. Quand la nuit vint, une nuit splendide d’Arabie avec trois énormes étoiles qui retenaient la voie lactée à l’horizon, on fit un mur avec les caisses et l’on dormit après avoir mangé une poignée de dattes et bu un peu d’eau tiède ; nous ne voulions pas faire de feu pour cuire de la galette de farine de peur de quelque accident. Et l’on se remit en marche dès que la lumière zodiacale parut à l'Orient.
Il faisait nuit lorsque nous arrivâmes à Suffouf. Il y avait. quelques centaines de palmiers autour de trois puits, et, à l’entour, des broussailles où les Menessirs de la tribu des Benou-Mouhtariz font paître leurs chèvres sans cornes; et l’on voyait, comme des buissons plus hauts
‘rayés de bandes claires, les tentes qu’ils y avaient installées à demeure.
| Les chameaux furent déchargés, les précieuses caisses rangées entre la tente de Cheick Doheïm et la mienne, et
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nous nous assîmes sous la tente de l’oncle du cheick pour manger le festin que l’on nous avait préparé : des che- vreaux bouillis, du riz, des gâteaux de farine roulés dans un sac de cassonade que nous avions apporté de la côte et des dattes trempées dans du beurre frais. Quand les plats furent vides, nous allâmes nous accroupir autour du feu qu’attisait l’air frais de la nuit, et l’on se mit à raconter des histoires.
Roulé dans mon manteau, je regardais par delà les colonnes des derniers palmiers le désert qui montait de tous côtés comme une muraille. A l’Occident un cône doré de lumière zodiacale tremblait derrière l’air chaud qui montait des sables, et de l’autre côté, la lune qui allait se lever couvrait les étoiles basses d’une poussière jaune. Rien ne vivait au-delà de la voûte des palmiers, et le bruit que nous faisions n’allait pas plus loin, dans le silence qui s'étalait autour de nous, que la vague soulevée par un caillou en pleine mer. Je regardais par moments mes compagnons de l’heure, et par moments je les écoutais. Le vieil oncle de Cheikh Doheïm racontait, au sujet des dangers que nous allions courir à traverser le Désert Rouge, des histoires d’épouvante : il parlait des erreurs de route, des étoiles qui certaines nuits changent de place dans le ciel, et quand le soleil remplit le monde, des mirages qui rendent fou : Ce sont les Jardins d’Ihraïn, ajoutait-il en baissant la voix, les jardins où Allah abaisse | ses regards vers les fleurs de sa colère et où il étend les mains vers les fruits de son indignation. Et il m’est revenu que du temps de notre Cheick vénéré Antara- Ibn-Scheddad, (que sur lui soit la bénédiction), deux guerriers de sa tribu, deux Benou Abs partirent du
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Nedjed pour aller voler des chameaux. Et ils réunirent leurs ghazou et ils enlevérent dix fois dix delouls d’entre les delouls, des naamiya de choix, de vrais Benat- Oudeyan.… ”
Un murmure d’envie courait dans l’auditoire à l’idée d’un pareil butin ; le vieillard reprit : “et en ce temps-là les chameaux de noble race n’étaient pas comme ceux d’aujourd’hui, ils étaient trois fois plus grands et trois fois plus forts, et leur course était si parfaite, que l’on aurait pu porter une tasse de café de la mer à la mer, du Chams à Basrhah ou de Mascate à Hodeïdah sans en renverser une goutte et sans qu’il ait eu le temps de se refroidir. Or parmi ces naamiya il y en avait un qui appartenait à une pauvre veuve qui gagnait sa vie en le louant à des cara- vanes, et la veuve avait supplié les Benou-Abs mais ils ne l’écoutérent point, ils la frappèrent de leur lance et prirent le pas du retour. Or comme la première nuit d’entre les nuits était arrivée, ils virent que le désert autour d’eux se couvrait de fleurs et d’arbres, et des sources étaient dans l’herbe verte, et tous les oiseaux et tous les animaux étaient autour d’eux, et les delouls qu’ils lavaient enlevés étaient avec eux, sauf celui de la pauvre veuve qui avait disparu. Et ils étaient entourés de ce jardin jusqu’aux limites de monde, au centre de murailles de flammes qu’ils ne pouvaient franchir. Et cela dura sept fois soixante-douze années. Et lorsque Mohamed, l’envoyé d'Allah, vint à Médine et qu’il enseigna aux croyants la Icroyance, il fit des deux Benou-Abs, eu égard à la Inoblesse de notre tribu, des conducteurs de la caravane qui va chaque nuit chercher dans le monde entier, jusqu’au Maghreb et jusqu’au pays de Sind, les corps des
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fidèles qui sont morts loin de la Mecque pour les y apporter à l’aurore, là où des houris les enterrent, le visage tourné vers la Kiblah.”?
Après des ya sallam ”, et des “ya Allah” d’étonnement
PES STI
et d’édification, on recommença les histoires et moi, bercé
par le ronron guttural des voix, je pensais à ce que j’avais
fait dans la vie, à ce qu’elle avait fait de moi qui avais
été un gentleman : un bandit, un contrebandier associé à
des brigands, et partageant leur misère en gagnant ma.
vie à ma honte. Je revoyais le visage rasé et immobile de mon directeur la dernière fois où, à Londres, il me donnait des instructions pour l’agence que je devais fonder à Beyrouth et sur les crédits qu’il m’y avait ouverts; et il me serra la main comme à un bon employé et à un
honnête homme. Je pris le P. & O. jusqu’à Alexandrie
et les Messageries jusqu’à Beyrouth, et il me semblait tour- à-tour que jy arriverais dans une heure et dans des siècles tant j'avais hâte de faire ce que javais décidé, J'avais amené avec moi Dick Rogers, un ami d’enfance en qui j'avais plus de confiance qu’en moi-même : nous avions été tous les deux amoureux de Madge, mais c’était moi qu’elle avait épousé ; cela n’avait fait que fortifier l'amitié que Dick avait pour moi et son admiration. Nous arrivâmes, j’installai l'affaire, j’enlevai des employés et des clients aux maisons rivales, j’appris l’arabe, l'italien et le grec en un an, et je fis tant de besogne que l’on m'adressa de Londres une gratification et que l’on augmenta mes crédits. Lorsque Rogers apprit ce que je voulais faire, je crus qu’il allait me tuer : “Et Madge, disait-il en me tenant par les poignets, avez-vous pensé à elle ?”... Je lui répondis que c’était pour elle que je me
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perdais, je lui rappelai notre intérieur misérable, nos deux familles qui ne nous pardonnaient pas de nous être mariés ; Madge, qui avait vécu dans l’opulence, obligée parfois de laver le parquet, et moi, à qui mon père donnait trois mille livres par an comme argent de poche, réduit à nous faire vivre avec huit livres par mois. Je lui rappelai les soirs où Madge pleurait en nous regardant, et puis encore les soirs où elle riait avec ses yeux cernés de fatigue, et où elle essayait de nous jouer du Chopin sur le piano dont lui, Rogers, payait la location... Je lui demandai enfin sil voulait se charger des vingt mille livres : il les cacherait et lorsque l’affaire serait oubliée, il reviendrait à Londres et il dirait à Madge qu’il venait ’hériter et lui ferait soi-disant des prêts, pour qu’elle pût | ivre convenablement... Il lui dirait aussi que je n’avais
pas volé mais que j’avais perdu cet argent, au jeu, pour elle, et qu’elle ne m'’oubliât point, et qu’elle ne me éprisât point avant de savoir, et qu’un jour je reviendrais 2t que nous serions heureux. Cela se passait sur la route He Beyrouth à Damas. Je me souviens : il y avait à ma Bauche un cèdre gigantesque que je regardais tout le temps par-dessus la tête de Rogers.
| Lorsque j’eus dit tout ce que j'avais à dire, Dick me legarda dans les yeux, il me prit les mains et il éclata en hanglots, moi je me sentais déjà trop avili pour pouvoir bleurer. Je restai quelque temps à regarder mon ami qui ledescendait vers Beyrouth et puis je m’engageai sur la loute de ma nouvelle vie au-delà du cèdre gigantesque, borne immobile de ma vie honnête. À Damas, je me Héguisai et j’entrai au service d’un épicier grec ; l’enfer Île ma vie ne commença que lorsque j’appris que ma
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Compagnie, pour ne pas se faire du tort, avait abandonné l'affaire et que je ne pensai plus au hard labour et à Botany Bay. Le souvenir des yeux bleus de Madge, de son sourire triste, le son de sa voix me réveillaient la nuit en sursaut ; un jour je partis comme domestique d’un Allemand qui allait en Mésopotamie : lorsque la honte est sur un homme, il ne garde plus de respect de soi et de sa patrie. Je descendis à Bagdad puis à Basrhah où je restai trois ans comme recéleur des contrebandiers du Chatt-el-Arab : je gagnai quelque argent et j’allai m’éta- blir aux Bahraïn puis à Mascate où je m’associai avec Mohamed-Esh-Shatir. Mais je voyais passer devant moi les steamers anglais, et je me disais que jamais je ne pourrais monter à bord, arriver à Bombay et puis partir et sentir chaque tour d’hélice me pousser vers Magde, et j'avais envie de mourir. Quand j’appris que les chefs yéménites voulaient se mettre en rapport avec quelqu’un de sûr pour une importation régulière d’armes et de munitions, j’avertis Si Mohamed et je le décidai d’aller avec moi à Sana. Je n’avais aucun mérite à rechercher ainsi le danger : il faut bien aider les années à passer en réduisant sa vie au désir de voir le soleil le lendemain encore. Les années ainsi s’ajouteront aux années, un jour je pourrais la revoir et nous serions heureux.
Je relevai la tête : autour de moi aux lueurs saccadées du feu, je voyais les visages immobiles et sombres des Bédouins et leurs yeux qui luisaient sous leurs sourcils froncés ; le vent nocturne agitait à peine les lattes dures des palmiers ; sous une tente un jeune garçon chantait à mi-voix et toute mon âme défaillait d’un pressentiment désespéré. Ni le hurlement du chien à la mort, ni la
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nr die samatthts
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plainte d’une femme que l’on égorge derrière un mur, ni les appels de naufragés invisibles entendus d’une côte inabordable ne peuvent donner le frisson d’horreur que donne un chant de Bédouin, la nuit, dans le désert. Mais pour moi il y avait quelque chose de plus terrible encore, c'était le motif d’un prélude de Chopin que Madge me jouait jadis dans notre cottage pendant que je regardais par la fenêtre ouverte la branche anémiée d’un ormeau se balancer sur le ciel gris. Cet air s'était accroché à une modulation du chanteur et je l’entendais se mélanger aux variations sauvages et je me sentis si triste, si seul, si loin d'elle que je me dis brusquement : “ Jamais... jamais plus je ne la reverrai... Les yeux bleus et la bouche triste et tout son visage pâli par la vie qu’elle mène à cause de moi, jamais plus ils ne me souriront et je mourrai dans ce désert comme je suis... seul et désespéré... ? Et puis vint aussi un sentiment que je connaissais bien, pire que le remords de ce que j'avais fait : la certitude que c’était inutile et que Madge savait tout et était plus malheureuse encore.
Nous passâmes le lendemain en préparatifs et le surlendemain, lorsque Si Mohamed arriva à l’heure de l’asr, nous étions prêts. Il dormit quelques heures et lorsque la lune se leva nous nous mîimes en route.
C'était vers l’ouest, dans une étroite vallée entre deux rangées de dunes... On n’entendait que le pas furtif des chameaux, le cri guttural des conducteurs, et le glouglou
_ d’une outre à moitié pleine. La lune derrière nous
éclairait le sable encore blanc qui miroitait; aucun de nous ne parlait. À moitié assoupi par le balancement de
ma monture, je me réveillais parfois à quelque secousse D
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plus forte et je voyais devant moi la croupe fuyante du chameau de Si Mohamed, et le manteau de mon ami noué sur la tête d’une corde tréssée blanche et noire et, en travers, la barre oblique de sa lance ; et derrière moi j'entendais le ronflement du chameau de Cheick Doheïm et je voyais parfois son ombre triangulaire qui s’avançait sur le sable à mes côtés. Devant nous, en file de cauchemar, des chameaux glissaient de leur pas furtif et déhanché en balançant la tête, un conducteur monté par file de cinq. Cela passait dans la vallée avec le bruit frôleur et long d’un interminable serpent sur le sable ; aux tournants je voyais les caisses étroites et longues et, M en tête, sur un deloul très haut sur jambes, le guide qui tournait sans cesse la tête à droite et à gauche. Et moi je pensais aux paysages anglais, aux belles routes blanches bordées d’arbres et de champs ; à une haïe de roses ardentes qui montaient à des saules légers et qui séparaient les» terres de son père et celles du mien ; je savais que nos parents se haïssaient mais quand je vis Magde derrière cette haie, je ne pensai qu’à elle...
Quelque temps avant le lever du soleil, je vis en me retournant la silhouette de Cheick Doheïm toute noire sur la pyramide de lumière soufrée qui s'élevait à lorient; les étoiles au-dessus de nous pâlirent, la lune s’éloigna dans le ciel plus transparente qu’un nuage et le froid devint plus vif. Nous étions engagés à ce moment dans une série de cirques de rochers noirs et calcinés qui paraissaient être d’anciens cratères et qui communiquaient les uns avec les autres par des passes étroites. Lorsque le soleil parut, nous étions de nouveau dans une plaine ondulée de monticules de sable blanc, une plaine qui montait vers
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le cercle rouge de l’horizon. Cheick Doheïm, comme nous nous trouvions en même temps au sommet d’une petite colline, pointa sa lance vers une ligne nette comme un mur de briques parmi des plâtras; c'était là que commençait le Désert Rouge.
Notre vie à partir de ce jour-là fut celle qu’elle devait être pendant des jours et des jours. Nous n’avions qu’une volonté, parcourir le plus d’espace possible, et qu’un désir, trouver un puits. Au sommet de chaque dune nous regardions autour de nous pour apercevoir la touffe de broussailles et de palmiers nains qui décélent la présence de Peau. Comme nous allions de l’est à l’ouest assez exactement, le guide veillait À ce que nous marchions toujours dans notre ombre ; il n’y avait pas de repère possible sur les dunes rouges toutes semblables. Parfois nous faisions un crochet dans la direction d’un puits. Alors on déchargeait les chameaux, on buvait, on rem- plissait les outres, on donnait à boire aux bêtes, on leur attachait le genou et on se couchait auprès d’elles. Lorsque le soleil avait paru comme un boulet rougi qui fondait interminablement dans le ciel, on se sentait entouré d’un ennemi vivant, infatigable et qui était la chaleur. La couleur sombre du sable l’attisait tellement que l’air en touchant le sol dansait comme de l’eau sur une plaque de tôle brûlante, et le soleil était tellement partout sans autre ligne d’ombre que celle qui nous accompagnait, que parfois, lâchant le licol de ma bête, je
“mettais mes mains sur mes yeux pour voir un peu de noir
et détendre mes paupières cuisantes. Souvent l'étape ne nous menait pas à un puits, on buvait aux outres, l’on s’arrêtait de boire avant que la soif eût disparu et, quand
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on avait bu on songeait à ce qu’il adviendrait si on ne trouvait pas de l’eau avant que la provision fût épuisée ; alors je me roulais dans mon manteau et je m’efforçais de dormir pour ne pas penser. Les heures passées dans le sommeil étaient les seules supportables : j’étais enfin avec Madge ; je la regardais, abandonnée au creux d’un grand fauteuil, sa main longue au poignet fragile soutenant son : menton léger et ses doigts minces appuyés à la courbe de sa joue, et ses yeux adorables, ombragés de cils bruns, fixés au loin, comme elle en avait l’habitude, d’un regard attentif et réfléchi. Je savais à quoi elle pensait et pourquoi elle gardait sur ses lèvres un sourire froissé, mais dès qu’elle se sentait observée, elle se tournait vers moi et je voyais ses yeux bleus, immenses, souriants et pleins de mon amour plus fort que tout... Alors, comme j'oubliais inquiétudes, humiliations, pour être heureux, j’entendais s'élever d’un monde mystérieux, où il me semblait avoir vécu des siècles auparavant, et dont je me sentais encore comme prisonnier, des paroles étranges ; et brusquement je comprenais, je jetais sur Magde un dernier regard, et je me réveillais comme l’on meurt. Sur moi se penchaient le visage soucieux et la barbe noire de Si Mohamed qui disait : Ya ahi !.. Réveille-toi mon frère... Nous avons encore des milles et des milles à ramer avec les pieds de nos chameaux... Réveille-toi ou nous allons mourir de soif...” ... Je remontais sur mon deloul qui se relevait et nous repartions de la même allure secouée et monotone.
Les naufragés qui chercheraient à compter les vagues qui passent sous eux et à les distinguer les unes des autres seraient moins malheureux que nous. Sans cesse on se retrouvait dans une cuve de sable où l’air bouillait, et
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devant une muraille qu’il fallait gravir; parfois les chameaux enfonçaient jusqu’au poitrail, il fallait descendre et les aider à se dégager avec l’impression de cauchemar que le point d’appui glissait et se dérobait et que l’effort se dépensait vainement. Quelquefois nous nous trouvions devant des fosses immenses, de plus d’un mille de large, ayant la forme d’un fer à cheval et comblées par les vents d’un sable si fin que si nous y étions tombés jamais nous n’aurions pu en sortir. Il fallait les contourner et accroître encore l’impression désespérante que nous n’avancions pas, que cela nous éloignait encore du but suprême de notre vie : trouver un puits et boire. Et j’écoutais le glouglou des outres et toute ma pensée était à calculer combien cela pouvait faire de gallons et combien de fois cela nous suftirait, et puis à recommencer ces calculs, craignant de m'être trompé ; puis je tombais dans une apathie profonde ou dans un sombre désespoir. Alors, pour me donner du courage, je regardais les caisses qui tanguaient au flanc des chameaux et j’imaginais ce que je ferais de cet argent. J'attendrais d’être arrivé à deux mille livres et je m’éta- blirais à Koweit ou à Basrhah, j’ouvrirais un commerce régulier et quand je serais redevenu un honnête homme depuis assez longtemps, j’enverrais quelqu’un à la recherche de Rogers en Angleterre. Oui, il valait mieux leur dire de venir me rejoindre que d’attendre, d’attendre encore avant de pouvoir rentrer à Londres. Nous tâcherions d’oublier, et de nous refaire ici une vie: on y était libre, on y gagnait de l’argent facilement et nous serions parfaitement heureux. Nous resterions en Arabie assez longtemps pour nous faire une fortune (car je ne voulais plus toucher à l’argent maudit) puis nous nous retirerions dans quelque
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paisible ville turque avec des minarets blancs et de sombres cyprés. Mais tout cela était encore trop loin ; je me bornais à vivre d’avance le jour où, dans une barque, parmi la fraîcheur du matin, avec de l’eau autour de moi, une eau profonde et froide, j'irais attendre le paquebot de Bombay. Je verrais le grand navire venir avec deux vagues légères étendues à l’avant comme des ailes, avant qu’il ait stoppé, je verrais Magde penchée sur le bastingage et ses douces épaules et Le visage à l’ombre de sa chevelure blonde et de son écharpe blanche ; j’approcherais, je verrais la courbe de ses joues et de ses lèvres, ses yeux bleus, et elle me sourirait en pleurant.…
A ce moment le Bédouin qui me précédait s’arrêta avec une secousse, quelques mots coururent le long de la caravane et mon cœur flotta dans ma poitrine comme s’il s'était brusquement vidé... Je poussai ma bête vers le guide et il me répéta les paroles fatales : nous avions perdu la route.
Il n’y eut point de désordre ni de lamentations ; chacun de nous regarda autour de lui; Si Mohamed poussa son chameau sur une dune plus haute, y resta quelque temps, la main au-dessus des yeux, et puis il revint vers nous en silence. Et je regardai aussi les dunes infinies autour d’eux et je sentis qu’il était inutile de se plaindre, qu’il fallait
user ses dernières forces à lutter pour ne pas voir venir la
mort qui nous attendait. Et brusquement, à l’idée que c'était fini, je sentis l’effroyable chaleur me serrer la nuque dans des tenailles de feu et mes yeux se remplirent de larmes.
Après avoir discuté pendant quelque temps nous par- times Si Mohamed, Cheick Doheïm et moi, dans la direc-
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tion du nord, pendant que le guide avec trois Bédouins prenait vers le sud et que le reste de la caravane campait sur place. Il n’était pas encore midi, nous marcherions jusqu’à lasr et nous reviendrions sur nos traces vers le campement avant le coucher du soleil.
Nous nous séparâmes en silence et sans nous regarder. Au bout de quelques instants, je perdis de vue la caravane que l’on s’occupait de décharger et la troupe du guide que nous avions vue deux ou trois fois émerger sur quelque dune comme des épaves que les vagues soulévent. Nous étions seuls, aucun de nous n’osait parler ; nos chameaux que nous étions obligés de frapper pour les empêcher de retourner au campement, marchaient assez vite, et nous tendions nos regards pour apercevoir les buissons de ghada et de palmiers nains qui nous indiqueraient le puits de salut. Le soleil montait, l’ombre se ramassa sous nos mon- tures et puis commença à s’allonger de l’autre côté. La chaleur était la plus intolérable que nous ayons encore eue ; j'en fis la remarque à mes compagnons. “IL plaît ainsi à Allah, mon frère ” me dit Si Mohamed ; quant à Cheick Doheïm, il évita mon regard et, arrêtant son chameau, il regarda autour de lui, puis il se remit en route la tête basse.
Nous continuâmes ainsi à marcher : “ Allah fera que le puits est de l’autre côté, ” dit Mohamed Esh Shatir en indiquant de la lance derrière nous la direction prise par le guide. “Inshaallah !” répondis-je. Le Ménessir ne dit rien, mais regardant nos ombres plus longues qui annonçaient le milieu de l’après-midi, il baissa les épaules, se ramassa encore sur sa selle et encouragea de la voix son deloul, et quand nous l’eûmes suivi il dit: “Les
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chameaux marcheront plus vite pour retourner.” Nous allâmes donc de l’avant.
Aujourd’hui encore, après des années, je rêve parfois que je refais cette course à la poursuite de l’eau et l’an- goisse me réveille en criant. Alors elle dura des heures et des heures. 4
La chaleur était devenue telle que je croyais marcher devant la bouche d’un four ; l’air chaud qui passait au sommet des dunes s'était arrêté, et comme je me tournais vers Cheick Doheïm pour lui en demander la cause, je le vis qui regardait vers l’occident et ses sourcils de nomade, serrés sur les paupières pour abriter ses yeux, s'étaient relevés à toucher le manteau noué à ses tempes et sa bouche s’ouvrit comme s’il allait crier de terreur. Je regardai vers l’occident et je compris.
L’horizon qui jusque-là avait été net et clair à travers la vibration de l’air chaud, était devenu violet comme de la chair meurtrie ; il y eut un silence de quelques secondes ; le sable brûlant et l’air surchauffé, la terre et le ciel res- taient immobiles et puis le soleil s’éteignit d’un coup comme une chandelle plongée dans du plomb fondu. Cheick Doheïm nous indiqua une dune à l’orient et nous dit d’une voix changée : Vite ! là-bas... Prenez garde à vos chameaux, ne les laissez pas s’arrêter ni se coucher à terre... ” Et il se couvrit le visage, et ’entendis les coups qu’il donnait à sa monture pour lui faire monter la dune. Soudain, dans l’ombre noire, j’eus l’impression qu’une bête de flamme m'avait bondi en croupe, me mordait à la nuque et m’aveuglait de ses griffes brûlantes ; et mon chameau se mit à tourner sur lui-même et à plier les genoux pour se coucher. Sans penser à rien, je le frappai
» . _ LES JARDINS D IHRAÏN 57
avec une énergie désespérée, il sauta deux ou trois fois, lança ses pieds de devant par-dessus le sommet de la dune... Je vis de l’autre côté un spectacle inouï, une vision de démence, et je roulai hors de la selle, évanoui.
Je revins à moi au son de la voix de Mohamed Esh
| Shatîr: “ Réveille-toi, mon frère, disait-il en me tenant | dans ses bras comme si j’étais blessé, réveille-toi.. Je vois
la bénédiction d'Allah... Mon frère, réveille-toi,.… Je
| suis seul et j’ai peur. ?”
J'ouvris les yeux et la sensation d’une brise fraîche sur le visage et un parfum de fleurs me frappa d’abord telle- ment que je ne vis pas ce que je regardais... Mais cela ne dura qu’une seconde et je fus bien obligé de voir.
Nous étions couchés au bas d’une muraille rouge telle- ment haute que le sommet se perdait dans le ciel ; elle était de sable, nous la touchions, et pourtant elle se tenait
verticale et immobile au-dessus de nous ; et au pied de
cette muraille le sol était noir, il était compact ; je regar- dai de plus près et je vis que c’était de la terre comme il y en a dans les jardins ; en même temps nous entendîmes le bruit de l’eau.
Nous courûmes comme des fous, Si Mohamed et moi, et nous trouvâmes l’endroit ou jaillissait la source limpide,
| fraîche, inépuisable, et nous plongeâmes nos mentons et | nos bouches dans l’eau délicieuse, et nous restâmes long-
temps à boire, à sentir la vie revenir dans nos veines, et
| puis, le visage trempé, nous nous dressâmes pour regarder
ce qui était autour de nous. Or voici : devant nous, à perte de vue, car la muraille de sable allait d’un horizon à l’autre, il y avait un Ÿardin.…
58 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Et ce n’étaient pas seulement des palmiers, des ithels, des acacias, des moksahs comme j’en avais vus en Arabie ; il y avait devant moi des arbres comme j’en avais laissés en Angleterre, des chênes, des sapins, des frênes puissants et, plus près que les autres, un ormeau délicat qui balançait ses branches sur une perspective de ciel bleu. Et sous les arbres il y avait des buissons, les uns couverts de feuilles, les autres avec des fleurs éclatantes au-dessus de leurs branches vertes, et le sol dont ils jaillissaient était couvert de ce feutre d’herbes, de feuilles sèches et de mousse qui tapisse le sol des forêts ; et j’entendais un murmure con- fus, des voix lointaines d’animaux, des buissons froissés par des bêtes invisibles, dans les arbres des bruits d’ailes, d’harmonieux appels, et soudain, dans un moment de silence, plus clair que le bruit de la source, un rossignol se mit à chanter.
— Si Mohamed, m’écriai-je, et je savais que je parlais, mais je n’entendais pas résonner mes paroles, Si Mohamed, mon frère, es-tu encore vivant... et Ce que nous voyons est-il un jardin ?... Qu’est devenu Cheick Doheïm ?.. Et les autres, les reverrons-nous jamais ? ”
Si Mohamed me regarda en silence, et il se mit en marche vers la forêt et je le suivis.
Nous allâmes longtemps à travers les jardins ; il n’y avait pas de chemin tracé, mais les proportions en étaient si vastes que des sentiers qui paraissaient entre tous les buissons, et des clairières entre les arbres magnifiques, et des haies sem- blaient comme indiquer le passage. Et tout ce que je voyais et qui était si nouveau pour moi, je pensais obscu- rément que je l’avais déjà vu il y avait des années et des années, et cela mêlait à ma terreur une indicible tristesse.
Il
À
LES JARDINS D'IHRAÏN 59
Au détour d’une sorte d’allée, je vis une rangée de saules étranges, d’un vert de printemps au milieu de la forêt plus sombre, et des roses surnaturelles s’enroulaient à leurs troncs et se balançaient avec leurs branches et se suspendaient de l’un à l’autre; et aussitôt je pensais à Celle que je ne verrais jamais plus, à Madge, pour qui j'avais brisé ma vie et dont j’avais brisé la vie, et je me retournais avec désespoir vers la muraille de sable, Elle était toujours là, rouge, vertigineuse, à la fois immuable et fragile et j'eus l'impression que si je m’en approchais elle s’écroule- rait toute et m’ensevelirait à jamais.
Je me tournai vers mon compagnon : il était appuyé à un tronc d’un arbre gigantesque qui étendait au loin ses branches horizontales ; et je regardai cet arbre et c’était un cèdre. J’allai à son ombre et je dis à Si Mohamed :
— Si Mohamed, jamais nous ne sortirons d’ici... Nous sommes de grands pécheurs, toi et moi, et ce sont les Jardins d’Ihraïn, les jardins où Allah abaisse ses regards sur les fleurs de sa colère et étend les mains sur les fruits de la vengeance... ?”
Si Mohamed tourna vers moi un regard que je ne lui connaissais pas, un regard indifférent et lourd, puis il sourit et se reprit à regarder au loin avec calme.
— Oui, je sais, mon frère, dit-il d’une voix lasse,.. on raconte cela et le Koran a cru devoir en parler. Il paraît que Dieu s’amuse à se donner ce spectacle du bonheur originel de l’homme et du malheur qu’il s’est attiré pour avoir voulu être indépendant. Je sais : à l’origine c’était la science qui était l’ennemi,.. regarde cet arbre qui nous couvre de son ombre : c’est l’arbre fatal dont il défendit, paraît-il, l’approche.. A toi il rappelle autre chose, n’est-
60 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
ce pas ? Toi aussi tu as voulu ne plus obéir à la loi. Tu avais bien raison... Madge est si adorable ét elle taime. elle t'aime. Elle vaut la peine qu’on aille rôtir pour elle dans ce chien de pays... Moi aussi, je valais mieux que le contrebandier que je suis... Je suis très savant... ?
Il se pencha en avant, quittant le contact de l'arbre, et il s'arrêta net de parler et me regarda de son ancien regard inquisiteur et mobile, puis de nouveau il s’appuya de l’épaule et ses yeux redevinrent lourds et indifférents.
—.. Je suis très savant, continua-t-il de sa voix lasse. Mais je suis arrivé à ceci, que tout est illusion et vanité et que rien n’existe, ni moi, ni toi, ni Madge, ni Allah que vous appelez Dieu, rien, pas même ce jardin délicieux... Tout n’est qu’illusion, te dis-je, et Dieu. il ne peut quelque chose sur nous que parce que nous sommes vivants, parce que nous pensons : après la mort... il n’y a plus rien... comme avant. Illusion !... Illusion !.. te dis-je ! Mais il ne faut pas s’en plaindre: cela fait souvent de jolis spectacles... Regarde... ?
Et je vis, de mes yeux mortels, venir à nous de la clairière voisine deux êtres, un homme et une femme, vêtus de blanc et très beaux. Et la femme avait suspendu son bras à l'épaule de l’homme et elle levait son visage vers lui, car elle était plus petite. Et l’homme se pencha sur elle pour poser ses lèvres sur les siennes, mais elle se détourna, s’éloigna d’un pas et lui désigna à l’extrémité d’une branche de l’arbre qui nous couvrait un fruit, qui pendait lourd et jaune comme de l’or, et qu’elle ne pouvait atteindre. Alors l’homme vint sous la branche, leva la main, détacha le fruit de la branche qui se balançaient et vint à la femme qui, prenant le fruit, y
4 | d à 4 É
ñ
LES JARDINS D'IHRAÏN 61
mordit et puis tendit ses lèvres à l’homme. Et lui se courba sur elle et la prit contre lui de toute sa force.
Et mon compagnon me dit : — Tu vois, le Paradis n’a pas changé. ”
Au son de sa voix, la femme éloigna son visage du visage de l’homme et se tourna vers nous... Et je jure que ceci est vrai et que je l’ai vu : je vis une chevelure blonde, des yeux bleus et tendres, un sourire triste... Et en même temps un frisson d’horreur me hérissa la chair : je me souvins que tout ce que m'avait dit Si Mohamed, il l’avait dit dans une langue que je savais qu’il ne connaissait pas et que c'était de l'anglais.
Je poussai un cri d’épouvante et je courus droit devant moi, loin de l’arbre maudit et du couple terrible et j’arrivai à la muraille... Je savais que si je me lançais contre elle elle tomberait et m’ensevelirait à jamais, mais qu'était cette terreur à côté de celle que je laissais derrière moi! Et je me jetai contre la muraille de sable et j’y enfonçai mes ongles et mes dents, et, du haut du ciel, elle s’écroula sur moi,
| Si Mohamed-Esh-Shatîr me tenait dans ses bras comme si j'avais été blessé, et Cheick Doheïm me baignait le visage. Nous étions près d’un puits profond dont l’eau | débordait sur le sable couvert de Ghada et de palmiers inains. Mon chameau gisait au sommet de la dune, les reins brisés. Le simoun était passé, l’air était presque frais
et j’écoutais mes compagnons qui bénissaient Allah et le
puits. Puis Doheïm me prit en croupe et nous retournâmes vers le sud. L’ouragan avait effacé nos traces, mais le soleil
62 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
était encore assez haut pour nous permettre de nous diriger d’après nos ombres, et les chameaux qui avaient bu et qui voulaient retrouver la caravane, allaient vite. Nous arrivâmes au camp une heure après le coucher du soleil. La morne désolation y fit place à une joie folle. On rechargea les bêtes en toute hâte et on se mit en route.
La soirée était froide ; à l’occident la lumière zodiacale dressait sa pyramide transparente et le ciel était chargé d’étoiles. Moi je pensais à ce que j'avais vu et je me disais que c’était une hallucination causée par la chaleur.
Nous arrivâmes tous au puits et nous nous avançâmes | en cercle pour y boire. Alors, de dessous un buisson, sortirent deux êtres, un homme et une femme, brûlés et noircis par le soleil, la tête couverte de boucles laineuses, avec des haïllons autour de la taille, et qui s’accroupirent au bord du puits comme des fauves en jetant sur nous des regards farouches. Notre guide s’approcha d’eux et leur demanda de quelle tribu ils étaient. L’homme répondit en arabe primitif, de celui que l’on trouve dans les Proverbes de Meïdhani, qu’ils n’avaient pas de tribu, qu’ils vivaient seuls et que ce puits leur appartenait.
Et quand on lui demanda son nom, il dit qu’ils s’appelaient, lui Adam-ibn-Allah, et elle Ewa. Et sur le sable près du puits il y avait des écorces d’un fruit jaune... |
T. E. Lascarrs.
63
CHRONIQUES
LES ROMANS.
Gustave Geffroy : l’Idylle de Marie Biré (Fasquelle) — Michel Corday : Mariage de demain (id.) — Louis Codet : Ja petite Chiquette (id.) — Emmanuel Delbousquet : Miguette de Cante-Cigale (Nouvelle Librairie nationale) — Pierre Villetard: la Montée (Fasquelle) — Jules Bois : Ze Vaisseau des Caresses
(id.).
Il y a dans le talent de M. Gustave Geffroy comme une chaleur secrète qui se dégage lentement et pénètre tout ce qu’il touche. C’est une très curieuse sensation pour le lecteur: il se sent tout d’abord saisi d’une vive sympathie intellectuelle pour cet art probe et généreux ; puis, c’est une tiédeur, une confiance, un bien-être du cœur auquel on s’abandonne. Ceux qui ont éprouvé cet enchantement avec l'Enfermé le retrou- veront avec l’Idylle de Marie Biré; car M. Geffroy fait preuve d’une belle unité dans sa carrière ; il n’a fait depuis le début que développer ses qualités.
J'aime les romans de M. Geffroy non seulement pour le plaisir d'émotion qu’ils me donnent, mais parce que j'y trouve, au point de vue professionnel si l’on peut dire, des leçons et du réconfort. Nous aurions besoin de beaucoup d'exemples semblables. Ils nous apprendraient le respect de notre art et la conscience de notre métier. Au milieu des romans de fabrication courante dont les médiocres nous inondent, à côté des rebutantes pornographies où d’autres avilissent leur talent dans l'espoir de garnir leur bourse, M. Geffroy nous montre que l’on peut rester un littérateur propre, plus soucieux d’estime que d’argent : c'est une démonstration qui a son prix.
64 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISEN
Il y a un orphelinat des sœurs grises de St Joseph à mi-u côte de la Vieille-Rue-du-Château, à Vitré. Une dame âgée seu présente un jour au parloir et demande aux religieuses : “ Avez-vous une petite, douce, pas maladroite, pour faire un peu de tout chez moi, aider la femme de chambre et la cuisi-. nière ?”’ Sœur Ursule et la mère supérieure se consultent du
regard, et la supérieure répond à sœur Ursule : “ Donnez
Marie Biré.” Voilà Marie Biré dans la vie. Qu'en connaît-elle?
Elle sait coudre et chanter des cantiques. Elle sait être
obéissante, Voilà tout. Elle a dix-sept ans. Sa maîtresse, la bonne madame Gouverneur, l’'emmène à Paris. A travers les
vitres de la voiture qui la conduit de la gare à son nouveau domicile, elle aperçoit le dôme des Invalides. Sa maîtresse
l'interroge : ‘ Vous connaissez Napoléon Is ? — Oui, madame
c’est l'Empereur ! — Oh! Il ne l’est plus depuis bientôt un
siècle. on ne vous a pas appris cela ? — Je ne me rappelle.
pas, Madame. ”
Les bonnes sœurs ont négligé d'apprendre bien d’autres choses à Marie Biré. Dès les premiers temps de son séjour à Paris, une amie l’entraîne dans un bal de l'avenue de Wagram.
La petite servante s’y trouve en présence d’un jeune valet de
chambre; c’est un personnage merveilleux, aussi beau que St Louis de Gonzague. Elle valse gauchement. ‘“ — N'allez
pas si vite, lui dit-il d’un ton bref; laissez-vous conduire ! ” À
Et la pauvre fille se laisse conduire jusqu’à l'hôtel meublé.
La voila enceinte sans qu’elle sache même le nom de cet.
amant miraculeux. Ecœurée d’un dégoût qui la soulève
jusqu'aux entrailles, elle fuit, elle court se réfugier dans la
bonne maison des sœurs grises de Vitré. Mais sa faute devient visible. — ‘ Au nom de notre très Révérende Mère et de nos bien-aimées sœurs, lui dit alors sœur Ursule, je suis chargée de vous faire savoir que vous ne faites plus partie de notre sainte maison. Vous devez donc partir. Que le ciel vous
prenne én sa sainte miséricorde! Allez!” Mais la brave |
madame Gouverneur veille sur elle. Et Marie Biré aura, grâce à elle, son petit coin de bonheur. C'est tout? — C'est tout, Ou plutôt non: il y a encore tout
CHRONIQUES 65
ce que M. Geffroy a su mettre là de bonté, d'affection, de générosité, Zarathoustra rira — vous savez bien, son fameux rire ? — et Claudine aussi. Mais, au fond d'eux-mêmes...
M. Michel Corday est un auteur modèle, qui doit donner bien des satisfactions à son éditeur. Avec lui, point de sur- prises ; il livre à date fixe son roman nouveau, qui ressemble au précédent : ni meilleur, ni pire.
| M. Corday connaît la recette du roman moyen. Prenez une {thèse hardie”” ; sucrez largement avec de l’amour ; relevez d'un filet de ‘ style original”; passez au four. Vous aurez un produit qui se conserve et qu’on peut servir sur toutes les ables, sous tous les climats. Quelque chose comme les petits pois Rôdel ou les sardines Amieux frères.
Le petit plat de la saison s'appelle Mariage de demain. Un jeune médecin épouse une charmante ouvrière qu'il a soignée, victime d’un accident du travail, à la faïencerie de son oncle. Seule, la maman du jeune homme comprend et accepte cette idée-làa. Vous devinez quel accueil l'intruse reçoit de la part de l'oncle, son patron d’hier, des beaux-frères et des belles- sœurs. Mais, évidemment, elle sauve un premier beau-frère de la typhoïde, un second de la ruine, et l’oncle d’une orrible bande de grévistes qui menaçaient de tout briser hez lui. Voilà le ‘“ mariage de demain”’ réhabilité aux yeux Ide ses pires adversaires, et du même coup, ‘“l’antagonisme des classes dissipé par l'amour.” | C’est d’une éandeur à faire pleurer. Les thèses sociales de M. Corday ont, sur celles de M. Paul Bourget, l'avantage d’être généreuses ; mais elles procèdent de la même indigence, lde la même naïveté. M. Corday ne vous irrite pas; il vous ldésarme. Même lorsqu'il écrit Vénus ou les deux risques, il In’est pas malsain, Pauvre mais honnête, voilà sa devise. Après ltout, nous en connaissons de pires.
Peu de romans sont d’une lecture aussi agréable que {a (Petite Chiquette de M. Louis Codet. Les amours du rapin
|Caboche et de la petite Chiquette y sont racontées avec un : E
dire
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charme inimitable. 11 semblait que la rapinerie de la Butte ne.
tentât plus que les Anglais en mal de Moulin Rouge, et que l'expérience de M. Gustave Charpentier, qui eut l’art de gâter
une belle musique en l’habillant de ces tristes défroques, dût" décourager toute littérature montmartroise. Il a suffi que M. Codet y apportât ce que son esprit a de délicat, d’attrayant
et de mesuré, pour transformer un poncif odieux en une adorable histoire, pleine de sourires tremblants et de larmes invisibles.
Je ne vous dirai pas qui était la petite Chiquette, à quel
propos Caboche la connut, quel sentiment il eut pour elle, ces qu’elle alla faire chez madame Clarke ni comment Caboche,
qui ne voulait pas s’y attacher, pleura finalement devant une bougie et deux sous de fromage. Imaginez un mélange de grâce et d’ironie, de légèreté, d’indulgence, de tendresse
résignée; des mots exquis, une jolie sensualité, avec de law mélancolie cachée et je ne sais quelle amertume enivranteh qui vous donne à la fois envie de sourire et de pleurer ;M
quelque chose de caressant et de désenchanté : — vous aurez peut-être une idée du talent de M. Codet dans ce livre délicieux.
Je ferai deux réserves; il m'a semblé qu’un certain ton de
badinage était un peu accentué ça et là; et j'aurais aimé
d’autre part que le récit fût moins dépouillé, c’est-à-dire qu’il donnât davantage, par quelques aspects plus poussés, l’im- pression d’une atmosphère et d’un milieu. Mais le roman dégage un charme si prenant qu'il faut faire effort sur soi-
même pour formuler ces légères critiques. Elles valent bien“
peu devant trois paroles de l’enfant Chiquette.. ‘ Elle n’a pas
de vice, la petite Chiquetté, elle n’a pas de passions Ellen trempe son doigt dans le pot au lait, et la v’là nourrie pour
>)
trois jours !.…
M. Delbousquet nous offre un cas à peu près unique; celui
d’un homme n’ayant jamais vécu hors de son pays natal. Je veux dire à peu près unique parmi les écrivains de notre génération. Certains ont gardé pour leur province un attache-
|} CHRONIQUES 67
ment instructif, qui laisse une empreinte bien particulière à tout ce qui sort de leur plume; mais ils émigrent plus ou moins souvent, plus ou moins longtemps. M. Delbousquet au contraire est resté l'honneur de sa maison natale, Je crois qu'il y a dix ans, il a passé quelques jours en Bretagne pour des raisons de famille: cette fantaisie n’a pas été renouvelée :
| il n’est jamais venu à Paris ; Toulouse marque le point extrême
de ses déplacements ordinaires ; il vit dans son village de Sos, à la limite de l’'Armagnac et des Landes.
Quels résultats à pu produire cette réclusion en plein air ? Il est certain que la vision du romancier a gagné en intensité
| ce qu’elle perdait en étendue. Un de ces gentils petits nau- | frageurs comme on en a parmi ses amis disait un jour de lui: | “Oh ! nous verrons vite le fond de son sac!” — Pas du tout. | Le sac de M. Delbousquet est un sac magique, qui ne s’épuise | jamais. Après un premier roman landais qui avait retenu | l'attention, M. Delbousquet en a publié un autre ; puis un | autre encore ; voici le quatrième ; l'intérêt est toujours aussi | vif, la couleur aussi riche, la saveur aussi accentuée; c’est
qu'entre chaque effort l’auteur a touché la terre, et la vieille fabie d’Antée est toujours vraie.
Il faut peu de chose à M. Delbousquet pour écrire un livre. Miguette est pauvre, elle aime Jean le résinier, qui incline vers elle ; mais l’Adelmie, triste fille aux cheveux pâles qu’on
| appelle la Poil-de-Maïs, se consume aussi pour le beau goujat, | et elle l'aura. parce qu’elle est riche. Cela suffit. M. Delbous-
quet a tiré de ce sujet un récit extrêmement varié, qui ne languit pas un instant. C’est là que sa vision d’un pays unique
| Jui donne un avantage évident ; de ce pays où il vit amou-
reusement et sans relâche, il a senti les mœurs avec une telle vigueur que le moindre épisode prend un relief extraordinaire.
| Quelques pages lui suffisent pour résumer en traits nets ce
qu'un passant délaierait intarissablement. Son observation, chaque jour répétée, rectifiée, concentrée, se dépouille et se renforce, C’est ce qui permet à M. Delbousquet de composer avec un minimum d’intrigue des romans si drus et si muscu-
eux. La fable de Miguette est simple; mais des épisodes
68 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
comme le sacrifice du cochon, la fusillade du revenant, la découverte de la mort de la sorcière, la crucifixion des éperviers ou la noce de l'Adelmie restent imprimés dans les yeux avec toute leur âpreté sauvage. La Lande a trouvé
en M. Delbousquet un romancier comme il en faudrait à …
. A . . . a É chaque province. Ce noble écrivain convient à ce pays noble. Il y est à sa place, et nou$ devons lui savoir gré d’y être resté.
M. Villetard vient d'écrire un livre de tout premier ordre. Peu importe que M" Pelvilain, veuve d’un garde-chasse, ait débarqué à Paris un matin de mai avec son fils Louis et que,
par des relations adroitement nouées, dénouées, renouées,.
elle ait conduit ce fils, des bureaux du Crédit Russo-Belge où
il débuta comme gratte-papier, jusqu’à la direction des vastes w
magasins du ‘ Roi de Lahore”’ qui lui assure richesse et
considération. Non. La montée de Louis Pelvilain se poursuit
en dehors de tout événement tragique ou simplement sen- sationnel. Les amateurs d’intrigues saisissantes seront déçus
par l'histoire de cette veuve avisée et de ce jeune homme
correct. Leurs relations avec les Ermenault, les Dorgère, les Chatrian, les Jaume n'ont rien de singulier. C’est de la vie courante. Mais M. Villetard l’a fixée en traits durables.
Son mérite est d’avoir négligé le goût du jour pour le récit neuf et bruyant dont les péripéties excitent l'imagination du lecteur. M. Villetard a voulu écrire uh roman de mœurs ; il y
a réussi. Nous n'avions pas eu depuis longtemps un tableau.
aussi véritable, aussi nuancé, aussi délicat, des mœurs bour- geoises contemporaines. Et dans cette peinture M. Villetard a su garder un ton juste; point de maussaderie, point de “ férocité ”’; la pauvreté morale, l’'égoïsme inconscient, l’im- placable sottise des gens moyens ‘qui ont leur vie à faire”, sont représentés sans colère, dans leur ingénuité malfaisante et naturelle. Louis Pelvilain a cru aimer Marie-Rose Ermen- ault, qui est pauvre et doit gagner sa vie dans un magasin ;
il a cru l’aimer, assez pour entrer en bataille à cause d’elle «
avec sa mère et pour braver l'hostilité de son chef de bureau: il en a fait sa jolie compagne, il lui doit des heures char-
CHRONIQUES 69
mantes et inespérées qui l’ont pour un instant sorti de lui- même, élevé au-dessus de sa propre vie; mais le jour où sa mère, cessant d'attaquer de front cet amour qu’elle juge néfaste parce qu’improductif, propose à Louis d’épouser M"° Jaume qui lui apporte les magasins du “ Roi de Lahore”, le jeune homme ne s’obstine plus, et tranquillement, sans débat, sans crise, la rupture se fait avec Marie-Rose Bart délaissée n’a même pas l’idée de s’indigner ; elle est du milieu ; elle souffre, elle ne se plaint pas, l'acte de Louis ne étonne ni ne l'indigne.
Le roman entier est composé d'incidents semblables. M. Villetard l'a écrit dans une note sobre, où l'émotion reste discrète et l'ironie voilée. Il est pleinement maître de son art, et cet art-là est d’une qualité fort rare : celle des meil- leurs romanciers français.
Le hasard est souvent cruel. Par exemple quand il vous met entre les mains le Vaisseau des Caresses après les livres de MM. Codet, Delbousquet et Villetard.
Dès que parut le volume de M. Bois, on vit pousser spon- tanément dans les journaux de longues notes anonymes. Leur auteur était animé d’un vif esprit de louange ; le moins qu’il fit était de présenter l’œuvre nouvelle comme un formulaire définitif de la passion et de la volupté.
Ceux qui feuillettent ce moderne Cantique des Cantiques
portent sur lui un jugement plus réservé. La vérité, c’est qu’il est arrivé à M. Jules Bois de voyager sur un transatlantique ; l'événement lui a paru fabuleux ; il ne s’en est pas encore remis. C’est ainsi qu’il vous apprendra que “le Lotus, comme les grands paquebots contemporains, est un monde complet construit en étages superposés ”; que ‘“ des édifices, que nous nommons rouffles, alternent avec les claire-voies”’; qu’on embarqua “cinquante mille œufs, neuf cents poules, trois cents pintades, des faisans et des cailles à foison”’; et qu’au service de la lingerie on peut compter ‘ près de 28.000 pièces de linge et 14.000 porcelaines, cristaux et couverts d'argent”. Une conversation avec le commandant complètera votre in-
79 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
struction : “ Avez-vous visité le hall des machines ? Haut et profond comme une nef d'église, il occupe le centre du navire, et c'est là que se célèbre le rite mystérieux, le culte du feu, ce dieu visible qui répond à l’holocauste noir du charbon par le miracle du mouvement. Vous voyez cette fumée légère qui se couche sur les deux cheminées ? Respira- tion du Moloch intérieur, elle témoigne que ses poumons fonctionnent, que son cœur bat. Cependant cette idole ignée n’est qu’une force aveugle, etc. etc.”
Mais il y a plus triste encore. Il y a, pour encombrer ces 433 pages, les demi-amours d’une Javanaise équivoque et d’un jeune orientaliste, “saint laïque d’un mysticisme athée.”
Ouvrez au hasard : vous vous empêtrez en des ‘“ caresses d'âmes ”, “ vaines délices ”’, ‘‘funestes et exquises caresses ”, “ rire de volupté ”, “vertige de passion ”, ‘“ malsains désirs ”, “féminine faiblesse”, sans oublier “l'angoisse exquise de vivre la vie par le spasme et le sanglot ”.
Cela s'appelle Ze Vaisseau des Caresses. Souhaitons que l'auteur, à qui quelques finesses de la langue échappent visiblement encore, ait confondu Vaisseau avec Bateau. Ce
serait sa seule excuse. JEAN VioLLis.
LA POÉSIE. CHANSONS : Le Valet de Cœur, par M. Tristan Klingsor. — Les Sèves Originaires, par M. Roger Frêne. — La Divinité
Quotidienne, par M. Pierre Fons.
On nous affirme que le trésor des chansons populaires suffit, dans certains pays, à renouveler sans cesse la veine des poètes et des musiciens. Il faut bien avouer qu’il est chez nous de peu de ressource, ét que ceux qui l'ont exploité l’ont fait avec plus d'esprit que d’avidité. On se rappelle la pièce de M. Debussy, toute bruissante d’un égouttement de pluie sur les feuilles, où, dans une molle et tendre éclaircie, monte soudain une voix limpide. On hésite ; on croit reconnaître. Ne sont-ce
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point les notes de la chanson dont par un ingénieux caprices,
_et sur un rythme méconnaissable, nous percevons comme un
écho, après l'orage :
Nous n’irons plus au bois, Les lauriers sont coupés...
De même au 3w° acte d'Ariane et Barbe-Bleue, M. Dukas prête
à ses paysans révoltés un brutal et inattendu :
Ouvrez-nous la porte Il n’a plus de feu.
Ce sont là des amusements de musiciens raffinés qui ne peuvent accueillir nos vieux airs étriqués et simplets qu'après leur avoir fait subir une toilette où il y a bien un tant soit peu d’irrévérence. On devine plus de vraie tendresse pour le thème initial, dans les transpositions mélancoliques et enjouées où s’est plu M. Tristan Klingsor. Il n’en veut qu'aux paroles ; mais qu'est-ce qui prévaut, dans nos anciennes chansons, des paroles ou de l'air ?
Sur le pont d'Avignon L'on y danse, l’on y danse, Sur le pont d'Avignon Les belles font des révérences Au rythme des violons. Sur le pont d'Avignon l'on y pleure : Une main jette une rose dans l’eau ; Le soir est triste les violons meurent Et les belles s’en vont aux bras des fous charmeurs ; Je suis seul et mon rêve avec ma pauvre fleur Danse, danse au gré du flot.
Le Valet de Cœur nous présente ainsi, délicatement orches- trées, d'anciennes chansons françaises qu’on connaît, d’autres qu’on ignorait et qui pourraient bien n'être pas apocryphes, d'autres enfin qui sont manifestement d'aujourd'hui. Les personnages qui s’y meuvent sont ceux de toutes les “fêtes
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galantes,”’ mélancoliques, ironiques et tendres. Aussi bien peut-on reprocher à l’auteur de n’avoir pas prêté à ces marionnettes un peu fanées, quelques gestes qui n’appartins- sent pas encore à leur répertoire. Et pourtant, du même coup, il faut bien accorder que les vers de M. Klingsor trahissent un fond de fraîcheur, une sorte de simplicité qui n’est pas toute d'artifice et qui les entoure de cette atmosphère aimable, saine et comme candide, hors de laquelle aucun poème ne saurait devenir, à proprement parler, chanson. J'ignore si telle ou telle pièce fut écrite pour les enfants ; il en est en tout cas qu'ils apprendraient avec plaisir — et c’est une façon de ‘ pierre de touche,
Canard blanc, canard de roi, Canard de rivière ou canard bien sec, Qui lisses tes plumes de ton bec, Qui te plumera ?
Mais il en est telle autre, telle romance, que pour des raisons toutes d'art, il faudrait soigneusement soustraire à leur mémoire mal avertie :
J'ai perdu mon cœur sur la route : Un mendiant l’a ramassé Et l’a mis comme une pomme rouge Dans son bissac percé.
Ils ne se rendraient pas compte que seuls l’inattendu de l’assonnance ou l'irrégularité du rythme préservent de tels vers de la fadeur ; que c’est une bien fragile barrière, et qu'on M risque, en chantonnant, d’omettre, à l'endroit voulu, l'accident ou la dissonance indispensables. Car la méchanceté de notre esprit a une pente invincible pour les ritournelles les plus ronronnantes et elle menace sans cesse une genre littéraire qui semble ne pas trouver en lui-même sa pleine raison d’être, mais soupirer toujours vers la musique. Plusieurs pièces de M. Klingsor, du fait même qu’elles ont leurs racines dans l’ancienne chanson chantée, semblent révéler cette sorte de malaise organique. C’est que la chanson est une forme
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hybride, née d’une collaboration élémentaire de musique et de poésie, modeste alliance qui chez un peuple intelligent et peu musicien risquait toujours d’être rompue au détriment du chant. Ce n’est pas que Béranger fut grand poète, mais ses contemporains le tinrent pour tel, et son encombrante per- sonnalité ne trouva, pour lui tenir tête, aucun musicien de même volume, Nul sans doute ne fit plus que lui pour désé- quilibrer l’ancienne chanson. On trouva ses couplets un peu bien nobles pour être asservis à un “air” de rencontre, on prit l'habitude de les réciter. Et peut-être rendit-il service à la poésie autrement qu’il ne pensait. Car débarrassé de la musi- calité grossière que lui apportait l’ancienne mélodie, le vers put devenir musique par lui-même, cesser comme dans certaines chansons de Verlaine d'être autre chose que musique pure.
Seulement les musiciens sont revenus, Il se sont trouvés en présence d'œuvres d’art qui se passaient de leur secours. Ils ont fait de la musique sur de la musique, de la musique à la deuxième puissance. Comme c’étaient des artistes de valeur, le résultat fut excellent ; mais est-ce à dire qu'il y subsiste grand’'chose de ce qui fut autrefois la chanson, ou que la poésie en puisse tirer quelque bénéfice? Le poète court mille dangers à trop se souvenir du musicien qui dispose de moyens d'expression autrement directs que les siens; il risque de comp- ter sur lui pour ajouter aux mots l’exaltation communicative.
Mais restât-il intègre, il ne pourrait que perdre à trouver des oreilles gâtées par des séductions trop sensibles. — L'avenir dira ce qui peut résulter de ce contact de deux arts. T1 y a des chances pour que le plus voluptueux nuise au plus intellectuel, et que les mots perdent de leur clarté, fût-ce à n'être accompagnés que d’un chant de flûte qui, au dire des anciens, “incite au délire. ”
Mais c’est soulever de trop grands problèmes, au sujet d’un volume de chansons émues et gracieuses..
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Ii semble que l'impatience contemporaine tolère toujours plus mal le tranquille déploiement d'un poème de quelque étendue. Elle n'est curieuse que d’impressionnisme, de gour- mandise et de brève violence. Aussi ne saurait-on trop louer le courage avec lequel M. Roger Frène se plait à la braver. Ilya dans Les Sèves Originaires et dans les Nocturnes, de larges symphonies lyriques, d’une noble venue et d'une généreuse chaleur de ton, pliées presque rigoureusement à la discipline de la prosodie traditionnelle. A côté de ce volume, et pour de semblables qualités d’inspiration, il serait injuste de ne pas mentionner La divinité quotidienne de M. Pierre Fons. Même probité, même noblesse, bien qu'avec plus d'inquiétude d’esprit et un souci philosophique qui n’a pas toujours soin de se dissimuler assez. Mais un Parnassien même se souhaiterait pas plus d’objectivisme qu’on n’en trouve en certains fermes sonnets que consacre M. Pierre Fons à de beaux Paysages de France et d'Italie.
JEAN SCHLUMBERGER.
LITTERATURE.
Muses et Bourgeoises de Fadis, par Edmond Pilon : La journée d'Arles, par Legrand-Chabrier : L'homme, par Riccioto Canudo.
Inaugurant une rubrique où, à cause de la diversité des matières qui vont y ressortir, il sera parfois malaisé de garder cette unité dans le parti-pris qui fait la force de la critique, j'avoue qu’il m'est particulièrement agréable de me trouver d'accord avec moi-même pour exprimer du récent livre d'Edmond Pilon tout le bien que les autres en pensèrent. Ce n’est pas à vrai dire qu’on ait pris moins de plaisir à lire ceux qui le précédèrent. Les Portraits français ne le cèdent en rien aux Muses et Bourgeoises de Fadis, et si ce dernier
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recueil s’en distingue, c’est simplement par l'affermissement des qualités qui signalèrent les premiers à notre attention.
Il n'y a guère plus de trois ou quatre ans qu'Edmond Pilon a trouvé sa voie, non sans avoir longtemps tâtonné. Mainte-
nant qu’il n’en écrit plus, on peut bien convenir que tant qu'il
fit des vers, l’auteur de la Maison d'Exil ne cessa de se trahir et de s’ignorer, Des ressources, certes il n'en manquait pas en ces poèmes que l’hésitation et la contrainte tour à tour essoufflaient, mais il apparaissait en même temps que l’écri- vain ne les savait adapter et qu’elles réclamaient un autre emploi, Un jour cependant Pilon nous conta l’histoire d’'Eugénie de Guérin et de son frère, et du coup il s’inventa soi-même. Comme il est dans les mots une vertu occulte qui en dehors de notre effort appelle l'image et la suscite, ainsi en est il de certaines figures qui, dans un esprit attentif aux voix de l’histoire, évoquent spontanément le décor où elles
vont s’animer et prendre couleur. Reconstituer autour du
personnage que la sympathie ou les affinités lui indiquent, les conditions de son intimité, son atmosphère, son milieu moral et comme le négligé de sa pensée, c’est à cela que désormais Pilon va s'appliquer. Affaire de patience et d’exactitude sans doute, et à quoi les spécialistes nous auraient depuis longtemps accoutumés, si ce n’était la nouveauté de l’auteur d’apporter à l’affabulation de ses essais un don d'interprétation, d’anima- tion pour mieux dire où se reconnaît le poète qu’il voulut être autrefois et qu’il réalise aujourd’hui. Tout au plaisir de la découverte, il semble qu’au début la curiosité et le hasard l'aient seuls mené : mieux averti à mesure de sa vocation et de ses aptitudes, on reconnaît à présent qu’une préférence raisonnée commande ses choix et les dirige, Il s’est rendu compte aussi bien qu’il n’est jamais si proche de la perfection, si assuré de remplir son cadre, que lorsqu'une juste corres- pondance entre son sujet et lui-même lui permet de mani- fester ce qu’il y a de meilleur en lui, cette fine et nerveuse sensibilité à qui il doit de faire vivant tout ce qu’elle touche. Qu'a-t-il fait de mieux que les pages consacrées à cette frivole, charmante et détestable Madame Greuze, encore que
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dans tout le morceau il y ait je ne sais quoi qui rappelle le tour et le ton des Goncourt ? Il y a ici équilibre parfait entre l'auteur et son modèle, l’un n’exigeant pas plus que l’autre ne peut donner et celui-ci fournissant au premier sa limite et sa forme précise. Le sentiment primant l'intérêt anecdotique, le risque à ce jeu, c'est évidemment que l’auteur s'étant exalté hors de propos, il n’arrive plus à émouvoir. Du coup voilà perdus tous ses avantages, — témoin le récit fastidieux con- sacré à deux de ces Précieuses dont il faudrait bien, comme le disait Brunetière de d’Aguesseau désemcombrer enfin la littérature, pécores insupportables de qui la tombe, où il eût mieux fait de les laisser, ne livra guère à Pilon que la poussière, la plus rebelle à ses enchantements. Ce danger intérieur, ce perpétuel quitte-ou-double, au surplus, il semble que l’écri- vain ne l'ignore point. Il n’est pas sans tenter de s'affranchir de la servitude qui grève sa réussite et je pense que ce n’est pas le hasard seul qui a placé à la fin de son livre cette modeste et plaintive histoire de Mistress Cook, où il élargit sa manière et subordonne carrément la stricte exactitude à la fiction.
La mesure et le goût dont Pilon a fait preuve aussi bien dans les Muses et Bourgeoises de Fadis, que dans le Dernier Four de Waïteau permettent de lui faire confiance. Il sait ce qu'il veut, il y marche, il n’ambitionne rien qu’il ne soit capable d'atteindre, Condition admirable de succès ! — Un champ spacieux s'ouvre devant lui où les Portraits tendres ef pathétiques nous vont bientôt promener.
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Il y à certains livres qu’il est indispensable de lire avec attention, afin d’être en mesure d’apprécier l'importance de la préface qui les précède ; inversement, il est des préfaces qu’il faut avoir le courage de ne pas lire, sous peine de perdre toute estime pour la marchandise que recouvre leur pavillon. On priserait ce qu’il y a de vif et de facile dans le ton, le tour et l'écriture de cette Fourneé d'Arles que viennent de
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publier MM. Legrand-Chabrier, s'ils n’avaient alourdi ce petit livre d'une fâcheuse préface humoristique, — Est-ce pour nous, public, qu’ils l'ont fait? L’attention en ce cas paraît bien superflue. Que si c'était pour leur propre agrément, je le regretterais, car on eût supposé, après Mangwa, que MM. Le- grand-Chabrier visaient à mieux qu’au journalisme,
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Que dirais-je de l’épais volume de M, Riccioto Canudo, sinon que voilà un genre de fatras à quoi notre génération est particulièrement indifférente, Nous avons perdu toute curiosité des questions esthétiques : ainsi qu’à la nature, le vide nous fait horreur. Même quand il s’agit d'idées, l’époque dont nous sommes aime à tenir dans la main, à palper, à soupeser : le moyen en vérité d’enfermer le vent dans nos paumes ! Je pense que c’est ce mépris du verbiage qui nous a écarté des cafés où se plurent nos aînés ; c'est lui assurément qui chez Magny nous eût fait quitter la table avant les propos du dessert. Fâcheuse détermination, nous dit-on, car les pâtisse- ries y étaient remarquables ; je n’en demeure pas moins résolu à ne jamais lire ce livre de M. Canudo, appelé aussi ‘“ Essai de Psychologie Musicale des Civilisations”.
ANDRÉ RUYTERS.
LES REVUES.
Contre Mallarmé.— M.Emile Verhaeren et Emmanuel Kant. — Une série d'enquêtes. — Memento.
On bataille, en quelques revues, pour et contre la critique subjective, pour et contre le symbolisme, et c’est Mallarmé qui reçoit les coups. M. Jean-Marc Bernard, dans La Société Nouvelle (Mons-Août) descend l’auteur des Divagations du piédestal où le juchèrent des amis dévoués. M. Jean-Marc Bernard analyse l’Idée d'impuissance chez Mallarmé et fait d’abord cette constatation fort juste :
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“ Avec M. Adoiphe Retté, il nous faut reconnaître que les “ critiques ne nous ont donné jusqu'à ce jour — à part “ M. Mauclair — que des éloges sur l’affabilité, la distinction “ du poëte et que des dithyrambes sur son œuvre. Mais une “ explication de ses pages ou seulement un clair exposé de « y . , ./ ie 599
son esthétique, qui donc s’est soucié de nous les fournir !
M. Jean-Marc Bernard le prouve, puis il entreprend son travail de démolition avec beaucoup de réserve et d’habileté. Citons :
“ La conception que Stéphane Mallarmé se faisait de la “ poésie et du poète le condamnait inévitablement à l’impuis- “ sance, Par l’épigraphe ci-dessus (Histrion véridique, je le “ fus de moi-même, de celui que nul n’atteint en soi, excepté “en des moments de foudre et alors l’expie de sa durée ‘“__ Divagations) on peut voir que, platonicien, il reconnais- “ sait avec son maître que nous sommes, ici-bas, la simple “image de notre réalité; mais cette réalité, nous ne pourrons “ complètement l’étreindre qu'après notre mort. Cette idée, “ deux fois il l’a exprimée en des vers isolés et lourds de ‘sens :
‘“. Nous sommes “ La triste opacité de nos spectres futurs. “Tel qu’en Lui-même enfin l'éternité le change.
“ Toujours avec Platon, Stéphane Mallarmé plaçait toutes “ les forces en dehors de l’homme. Il croyait à l'existence de “Ja Poésie absolue, vers laquelle chaque poète doit s’efforcer, ‘“ mais sans espoir de l’atteindre. De même que le platonisme “ en amour conduit à l’inévitable impuissance génésique, de même ce platonisme littéraire se résoud facilement en une “ stérilité intellectuelle. Puisqu'au départ déjà, on confesse “ Jinutilité de la tentative, la recherche de l’absolu est infé- “ conde. Dans cette déclaration du raté Ferdinand Broussaille (Maurice Pujo : Les Nuées), ne croiraît-on pas entendre le poète lui-même : ‘ Toujours j'ai été saisi d’une répugnance invincible devant le papier blanc où l’on m'invitait à fixer et “par là même à limiter l'infini que je portais en moi... Alors,
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“je compris que je faisais fausse route et que la meilleure ‘“ manière de me développer était de rentrer en moi-même...” “ Quel amusant animal que l’homme ! il est habile à déguiser “ sous les plus beaux raisonnements les plus mauvaises causes.
‘* Malgré tout, cependant, la nature exerce son autorité. “ Aussi, à chaque page de l’œuvre de Mallarmé, de plaintives ‘ Jlamentations s’exhalent-elles :
‘“ Et dans mon être à.qui le sang morne préside “ L’impuissance s’étire en un long baîllement.
‘ Car le vice, rongeant ma native noblesse “ M’a, comme toi, marqué de sa stérilité.
‘.. et plus las sept fois du pacte dur
‘“ De creuser par veillée une fosse nouvelle,
‘“ Dans le terrain avare et froid de ma cervelle, “ Fossoyeur sans pitié pour la stérilité.
“ Le poète impuissant qui maudit son génie.
‘“... je le sens qui regarde “ Avec l'intensité d’un remords atterrant ‘“ Mon âme vide.
‘“ Car j'y veux, puisqu’enfin ma cervelle, vidée,
‘“ Comme le pot de fard gisant au pied d’un mur, “ N'a plus l’art d’attifer la sanglotante idée,
“ Lugubrement bâiller vers un trépas obscur.
“ . Et quand elle a montré cette relique ‘“ À ce père essayant un sourire ennemi, ‘“ La solitude bleue et stérile a frémi.
“ L’inspiration que, parfois, il croyait avoir saisie, d’un coup “ d’aile lui échappait et ses larmes alors de couler. ”
Après de nouvelles citations, M. Jean-Marc Bernard con- tinue :
“ C’est alors que Stéphane Mallarmé se décida à chanter “ cette impuissance qu’il reconnaissait partout. Il se découvre
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& à nous, par ce vouloir profondément mystique, épris d’infini “ et subtil constructeur d’hypothèses. Il avouait orgueilleuse- “ ment son incompétence sur autre chose que l'absolu. Mais de “ même qu’il fallut aux mystiques un vocabulaire spécial pour “ exprimer leurs extases, il dut aussi composer une grammaire “ et une syntaxe personnelles pour représenter les fruits de “ ses spéculations métaphysiques. De là, les ellipses, les asso- “ ciations d'images incohérentes et l'abus de particules néga- “tives dont son œuvre déborde. ‘“ Lui seul est capable — “ nous dit M. Remy de Gourmont — d'imaginer une phrase “ représentative d’une absence d'images. ” “ Cette méthode le conduisait donc à n’être compris que de “ Jui seul, ou de quelques privilégiés. M. Albert Mockel donne & à l'obscurité des pages du poète une cause qu’il affirme être & la première: “ Cette discrétion suprême quant à la parure de “ la pensée, c’est, je veux encore le répéter, la stricte tradition “ française, et la plus classique, qu'un poète a amené à ses ‘“ conséquences dernières.” Et il ajoute, expliquant pourquoi “les classiques dégénérés ont honni son héros : ‘C'était, on l’a ‘“ compris, parce qu’un esprit trop logique avait conduit leur “ propre méthode jusqu’à ses conséquences extrêmes qu’ils la ‘ jugeaient ainsi travestie. ” “ Mais cependant l'obscurité de cette forme une fois dissi- ‘“ pée, le néant du fond n’en apparaît pas moins. La désolante “ stérilité y réside à jamais : ‘“O miroir !
“ Eau froide par l'ennui dans ton cadre gelée
‘“ Que de fois et pendant des heures, désolée
‘“ Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont
‘Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,
‘Je m’apparus en toi comme une ombre lointaine,
“ Mais, horreur ! des soirs dans ta sévère fontaine
‘“ J'ai de mon rêve épars connu la nudité. ”
‘Hélas ! c'était bien ce vide atroce qu’il cherchait à dissi- “ muler sous de lourds et splendides ornements.”
Le réquisitoire, toujours motivé, est fort long. M. Jean-Marc
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Bernard s'attache à prouver que l'impuissance chez Mallarmé n'est pas l'impuissance relative de tout génie en face de l'absolu, Mallarmé était condamné à l’inévitable stérilité tout ensemble par sa conception platonique de la poésie, par la suppression des intermédiaires de la pensée et sa tentative de fusion de la musique et de la poésie.
Que M. Jean-Marc Bernard s’attende à être bientôt puni de sa franchise !
* * *
Dans la même revue (Septembre) une belle page d'Emile Verhaeren À Koenigsberg. Voici cette prose de poète :
‘ Je me suis longtemps complu en tes graves, puissants et “ profonds livres, Allemagne, et longtemps mon esprit a cher- ‘“ ché, parmi leurs pages, celle qui m’expliquerait moi-même le ‘“ monde et Dieu. Des systèmes, beaux comme les cieux rayon- ‘“ nants, ont tourné dans ma tête : tout y semblait enchaîné et “ lucide, tout s’y mouvait en un vertige puissant et ordonné. “ Hégel m'emportait d'étage en étage, de synthèse en syn- ‘“ thèse, de triade en triade, vers un futur sans cesse renais- “ sant. Fichte et Schelling m'avaient requis à leur tour. Mais ‘“ ce fut lui qui me prit tout entier, lui, l'initiateur — Kant — “ dont la pensée perforante et subtile avait exploré en ses “ plus ténébreux replis, cette raison humaine devoilée jadis à ‘“ Leïibnitz et Spinoza par Descartes, l'ancêtre. J'accourus “ donc, ardent et humble, vers Koenigsberg, ville lointaine, “au Nord des pays allemands, où se hérissaient des casques “ et des glaives autour d’un Aigle noir : Hohenzollern. Kant y “ était né.
‘“ Avant le crépuscule, hâtivement, j'apportai mon esprit et “ mon cœur en hommage sur son tombeau. La chapelle qui “ J'abrite était fermée : je vis à travers les barreaux la pâle “image du maître, taillée dans le marbre et surmontant une “ sorte d’autel. La cathédrale sonnait de toutes ses cloches et ‘“ rythmait mon émoi. Le lieu était morne. Sous mes pieds,
“ l'herbe de l'ancien cimetière croissait, pauvre et rare, Un F
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“ bruit grinçant de lime sortait d’une maison proche, Les “ nuages montaient au ciel, livides et violents. Et je songeais “au grand jardin de vérités vieillies dont Kant avait terni “ l'illusoire splendeur, Combien de fleurs hautes avait flétri sa “ docte main, combien d'arbres avait-il sapé, brutalement, “ pour que leur ombre n’abritât plus la fourmillante erreur | “ I] ne restait plus après son passage qu’une vaste plaine nue “ où se croisaient des chemins ordonnés. Mais celle-ci n’était- “elle point, à son tour, une apparence ? O ce bruit de lime, “ patiente, rongeante, dans une maison proche. ”
Et maintenant il y aura des gens encore incapables de s'expliquer les origines philosophiques du talent de Verhaeren et les tendances accusées par la Multiple Splendeur et les Vi- sages de la Vie.
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Que d'enquêtes ! On fait assaut d’idées ingénieuses et de réponses hâtives et spirituelles. Tout cela ne prouve pas grand’chose, mais contribue à lancer habilement une revue, A titre de documents signalons à La Phalange (août, sept. et octobre) l'enquête sur la Littérature Nationale.
Le Feu (Marseille) interroge les gens de lettres sur les spec- tacles d'Orange.
La Revue du Temps Présent (août et septembre), demande quelle est l'influence du théâtre de Georges de Porto-Riche, MM. Paul Marguerite et Victor, Henri Bordeaux, Romain Coolus, P., H, Loyson, Henri Duvernois, Jacques Richepin donnent leur opinion là-dessus. M. Paul-Hyacinthe Loyson est bref et énergique. Il dit :
“ Je ne vois point que l’œuvre de M. de Porto-Riche ait eu ‘“ l'influence que l’on prétend sur le théâtre contemporain, ‘sans quoi nous eussions bénéficié d’un plus grand nombre ‘‘ de belles comédies psychologiques à son instar,
“ On déplore, par contre, que se précipitant sur le prétexte “ qu’offrait la donnée de la pièce, on ait cru pouvoir s’en ‘autoriser pour ne plus porter à la scène que des sujets
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“ Phygiologiques. Je dis sujeis dans les deux sens. D'où cette “ conséquence la plus récente, l’exhibition en tenue de guenons ‘“ d’horribles femelles très mal bâties. Ce qui n’a plus avec ‘‘ Amoureuse que le rapport d’une fleur à un étron.… ”’
Il y a ensuite une ligne de points de suspension. C’est bien regrettable et saura-t-on jamais de quelles choses fortes et savoureuses on nous fruste ?
Faut-il croire à l'existence d'Homère ? questionne Jsis, et faut-il croire à l'influence homérique dans les arts ? La plupart de ses correspondants déclarent qu'il leur importe peu de savoir si Homère a existé ou n’est qu’une fiction, mais ils estiment que l’abandon des études grecques serait le triomphe du ‘“ Primaire. ”
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Les Pages Modernes (octobre). Sous le titre ‘“ Education et enseignement primaires ” un manifeste aux ‘ instituteurs de France” par M. M.-C. Poinsot, ‘ancien instituteur ”. M. Poin- sot propose l'unification de l’enseignement, L'appel peut se résumer dans cette phrase : ‘“ Plus de secondaire ni de pri- maire, reste de divisions injurieuses à la grande équité répu- blicaine.”’ A signaler à M. Remy de Gourmont pour un épilogue,
M. William Ritter étudie dans l'Occident (août) l’œuvre du paysagiste polonais Jan Stanislawski.
M. Henri Liebrecht commence dans la Belgique artistique et littéraire (septembre) une bonne étude sur le Théâtre belge d'expression française, — La paix et les lettres par M. Laurent Tailhade.
Marsyas est le nom d’une revue qui paraît à Anvers. Le numéro de septembre s'ouvre sur un remarquable poème en prose de M. Edouard Jaloux : Eurydice.
Aux sommaires du Thyrse (septembre et octobre) : Les femmes et le féminisme par Cécile Périn ; Kaleïdoscope d'opi- nions sur Verhaeren par Héléna Clément, Le Congrès d'Arlon pour l'extension et la Culture de la langue française, glose irré- vérencieuse par M. Charles Dulait.
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La Rénovation esthétique (octobre). M. Emile Bernard pré- sente Eugène Delacroix critique d’art et expose ses idées sur l'art français, — Un chinois de circonstance, M. Tao-Tao, crible de petits cailloux les vitres de la douce Tradition. — Une lettre d'Emmanuel Signoret qu'il aurait mieux valu laisser inédite. 1
M. Stéphane Servant établit dans la Revue intellectuelle (août) la loi des périodes rythmiques.
Dans /e Beffroi (septembre-octobre) une courte étude sur le poète Francis Thompson par D. Armstrong et E. Hale.
Pan (Montpellier) (juillet-août). Des notes sur la poésie italienne par M. F.-T. Marinetti directeur de Poesia. — M. Emile Cottinet exalte M"* Lucie Delarue-Mardrus au détri- ment de M" de Noaiïlles.
La Revue Septentrionale (octobre) : discours et toasts d’inau- guration du monument de Victor Jacquemont à Hesdin. Jacquemont est un explorateur et un botaniste que la ville d'Hesdin revendique. Cependant l'abbé Prévost n’a point sa statue. Tiendrait-on Manon Lescaut en mépris dans le Pas-de- Calais ?
Hélios est une revue qui se publie à Agen (prunes et pru- neaux) depuis juillet. Les 3 fascicules parus sont numérotés d’une façon originale : n° 1, n° 1bis, et n° r de la nouvelle série.
Aux échos de la eune Revue (Bruxelles octobre) on lit : “ Mardi, 18 août dernier, en commémoration du 58° anniver- saire de la mort d'Honoré de Balzac, ses admirateurs ont déposé sur son fombereau une couronne de laurier ” !
LÉON BOCQUET.
CHRONIQUE ITALIENNE.
I
Commençons par le Dante,
Pouvoir ouvrir par son nom une série de chroniques ita- liennes est une belle chance initiale et une magnifique occasion de ne pas faire de jaloux. Poëtae invidum genus.
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L'Italie officielle et universitaire vient de se réunir sur le tombeau du Dante à Ravenne. Avec force discours, on y a célébré dans la gloire immortelle du Poète, l’immortelle unité de la race. Et dans le petit temple du XV° siècle — où Virgile, Brunetto Latini, Cangrande della Scala et Guido da Polenta gardent le sarcophage de leur grand disciple et de leur ami — une veilleuse a été allumée qui brûlera toujours : l’Âme de la Patrie veillant sur le tombeau du Poète. Trieste, la grande nostalgique, a donné la belle ampoule d’argent qui conservera l'huile des douces collines toscanes, qu’en tribut expiatoire, Florence envoie à son grand fils mort en exil.
Rhétorique de fonctionnaires ? Symbolisme de professeurs ? Oui, peut-être. Mais qu'importe ? Il est temps d’être juste. Et on ne l’a pas toujours été assez vis-à-vis de la rhétorique. S'il est vrai que l'hypocrisie est un hommage que les méchants rendent à la vertu, il est aussi vrai au moins que la rhétorique est un hommage rendu par le vulgaire aux valeurs de l'esprit. L'une et l’autre aident l'homme à sortir de soi-même, à dépasser sa forme de pensée habituelle, à briser pour un instant le cercle étouffant des petites préoccupations et des petites avidités de tous les jours. C’est la l’esseritiel : car l’homme a besoin de s’'oublier.
Un peuple qui exalte l’unité de sa race dans le génie d’un héros prend par cela même conscience de cette unité, et, à travers les siècles d’histoire, rétablit le contact avec son génie national. M. Fouillée a démontré qu’une idée est une force. Mais une phrase éloquente, un geste de parade, tout ce qui garde, même déformés, les signes extérieurs d’une idée, cela aussi est une force, Un visage volontairement disposé au sourire ou à la douleur peut ainsi provoquer une joie ou une tristesse réelle.
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L'homme célèbre et vertueux — disaient les anciens Ro- mains — n'appartient plus à soi-même : il est sacré à la Patrie. Si nous enlevons le mot ‘“ vertueux”’ — qui du reste est devenu parfaitement inutile et même un peu ridicule, — et si au mot
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“patrie” nous substituons celui de “curiosité publique ”, nous aurons une vérité vraie encore de nos jours, du moins autant qu'il est permis à une vérité d’être vraie dans ce misérable monde si impermanent et si pitoyablement rempli de leurre et de doute.
Cette vérité devient même un peu plus vrai maintenant, à mesure que l’immortel instinct du potin se repaît et se renouvelle chaque jour, et à si bon marché, dans les innom- brables journaux aux yeux d’Argus et à la langue de commère. Mais si vous pensez que l’indiscrétion un peu piquante est un régal éminemment littéraire, et que dans chaque reporter de province frémit la hargneuse impatience d’un littérateur méconnu, vous pourrez aisément compter ce qui reste à un poète un peu célèbre de liberté privée et de silence décent autour de sa vie.
Je pense qu’il doit y avoir quelque part en Italie ces jours-ci un poète célèbre, très célèbre, trop célèbre peut-être, qui sait de tout cela quelque chose, et de beaux yeux d’une femme mystérieuse et infidèle — les yeux d’une femme mystérieuse et infidèle ne sauraient être que beaux — qui en pleurent. De repentir ou de rage ? De vanité satisfaite peut-être ?..
III
La Poésie est chose différente pour chaque poète. Pour certains, elle est une grande flamme qui les enveloppe et les consume ; pour certains autres, elle est une divinité puissante et obscure: dont ils n’approchent qu'en tremblant. Pour M. Pascoli la poésie est une fontaine de jouvence. Petite fontaine discrète, mince filet d’eau qui court sans sursauts et sans bruit en réflétant l'ombre verte des arbrisseaux que le poète lui-même a plantés de ses mains devant sa porte, et en accordant son menu chuchottement aux chants légers des oiseaux et au bourdonnement profond des abeilles.
M. Pascoli boit chaque jour une petite gorgée à la fontaine, pas plus d'une gorgée : les boissons trop abondantes sont dangereuses aux estomacs délicats. Et il rajeunit aimablement,
CHRONIQUES 87
chaque jour un peu plus. Le régime dure depuis longtemps, et M. Pascoli en est revenu presque insensiblement à la douce innocence de l'enfance. Divinus puer poeta.
Enfant sage, pourtant : écolier modèle, qui se fait petit à petit une âme scolastique et une mentalité scolastique pour apprécier les auteurs de l'antiquité, qu’il connaît par cœur.
Ainsi il rève de Virgile et d’Horace qui viennent lui rendre visite, qui se font tout petits pour passer sous sa porte, qui échangent avec lui des propos spirituels et profonds de maîtres d’école en vacance ; et qui lui offrent gracieusement certaine maisonnette au bord de certaine petite rivière, exprès pour y loger certain petit cèdre qui tient dans un pot. Virgile lui ménage même un trésor caché, dont les vertus consolatrices sont miraculeuses et obscures : une ruche d’abeilles ronflant dans une muraille creuse. Tandis qu’'Horace lui conseille de ne pas s'occuper des critiques envieux,
Horace a raison. Les critiques de M. Pascoli ne méritent pas que l’on fasse attention à eux. S'en prendre à cette sage enfance doucement surannée !
Cela est si touchant! Et cela nous repose de tant de surhommes !
FRANCESCO COPPOLA.
ÉCHOS.
Le 1“ Juin est mort l’un des nôtres, Lucien Jean.
Tous ceux qui ont connu notre ami conservent le souvenir ému de cette admirable figure de sage, de ce noble visage éclairé par des yeux très doux.
De ce qui est généralement une cause de diminution, Lucien-Jean s'était fait une raison de supériorité morale: il acceptait sa souffrance, il la dominait, et il se servait d’elle pour se compléter et s'améliorer.
Parmi les pages qu'a écrites Lucien Jean et que nous espérons bien pouvoir un jour réunir en volume, les lettrés se souviennent particulièrement d’une nouvelle intitulée, ‘ Un
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Vieil Homme ”’ que beaucoup d’entre nous tiennent pour un chef-d'œuvre. On se rappelle son volume paru en 1901: “ Dans le Jardin”, ses “ Souvenirs d'Hôpital” que publia l’'Ermitage, ses ‘‘ Petites gens de la Cité”’ et les remarquables ‘“ Notes” qu’il envoyait chaque mois à Antée.
L'art de Lucien Jean était très mûr, très simple et très direct. Il visait l'essentiel et savait l’atteindre, Il nous eût donné des livres justes et graves. Chaque jour nous nous apercevons davantage qu’il nous manque.
# * *
Nous donnerons le 15 décembre une nouvelle inédite de Lucien Jean : L'Enfant Prodigue.
Nous publierons aussi, pour inaugurer nos chroniques alle- mandes, une correspondance de F. Blei, le distingué directeur d'Hyperion. Le 15 décembre encore les notices d'André Gide et la première chronique musicale de Vuillermoz.
THE ST. CATHERINE PRESS LTD. (Ed. Verbeke & Co.), Bruges, Belgique.
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